CLXXXVI NUIT.

Sire, dès le lendemain de la mort du prince de Perse, le joaillier profita de la conjoncture d’une caravane assez nombreuse qui venait à Bagdad, où il se rendit en sûreté. Il ne fit que rentrer chez lui et changer d’habit à son arrivée, et se rendit à l’hôtel du feu prince de Perse, où l’on fut alarmé de ne pas voir le prince avec lui. Il pria qu’on avertît la mère du prince qu’il souhaitait de lui parler, et l’on ne fut pas longtemps à l’introduire dans une salle où elle était avec plusieurs de ses femmes : « Madame, lui dit le joaillier d’un air et d’un ton qui marquaient la fâcheuse nouvelle qu’il avait à lui annoncer, Dieu vous conserve et vous comble de ses bontés. Vous n’ignorez pas que Dieu dispose de nous comme il lui plaît… »

La dame ne donna pas le temps au joaillier d’en dire davantage : « Ah ! s’écria-t-elle, vous m’annoncez la mort de mon fils. » Elle poussa en même temps des cris effroyables, qui, mêlés avec ceux de ses femmes, renouvelèrent les larmes du joaillier. Elle se tourmenta et s’affligea longtemps avant qu’elle lui laissât reprendre ce qu’il avait à lui dire. Elle interrompit enfin ses pleurs et ses gémissements, et elle le pria de continuer, et de ne lui rien cacher des circonstances d’une séparation si triste. Il la satisfit, et quand il eut achevé, elle lui demanda si le prince son fils ne l’avait pas chargé de quelque chose de particulier à lui dire, dans les derniers moments de sa vie. Il lui assura qu’il n’avait pas eu un plus grand regret que de mourir éloigné d’elle, et que la seule chose qu’il avait souhaitée était qu’elle voulût bien prendre le soin de faire transporter son corps à Bagdad. Dès le lendemain, de grand matin, elle se mit en chemin, accompagnée de ses femmes et de la plus grande partie de ses esclaves.

Quand le joaillier, qui avait été retenu par la mère du prince de Perse, eut vu partir cette dame, il retourna chez lui tout triste et les yeux baissés, avec un grand regret de la mort d’un prince si accompli et si aimable, à la fleur de son âge.

Comme il marchait recueilli en lui-même, une femme se présenta et s’arrêta devant lui. Il leva les yeux et vit que c’était la confidente de Schemselnihar, qui était habillée de noir et qui pleurait. Il renouvela ses pleurs à cette vue, sans ouvrir la bouche pour lui parler, et il continua de marcher jusque chez lui, où la confidente le suivit et entra avec lui.

Ils s’assirent, et le joaillier, en prenant la parole le premier, demanda à la confidente, avec un grand soupir, si elle avait déjà appris la mort du prince de Perse, et si c’était lui qu’elle pleurait. « Hélas ! non, s’écria-t-elle ; quoi ! ce prince si charmant est mort ! il n’a pas vécu longtemps après sa chère Schemselnihar. Belles âmes, ajouta-t-elle, en quelque part que vous soyez, vous devez être bien contentes de pouvoir vous aimer désormais sans obstacle. Vos corps étaient un empêchement à vos souhaits, et le ciel vous en a délivrées pour vous unir. »

Le joaillier, qui ne savait rien de la mort de Schemselnihar et qui n’avait pas encore fait réflexion que la confidente qui lui parlait était habillée de deuil, eut une nouvelle affliction d’apprendre cette nouvelle. « Schemselnihar est morte ! s’écria-t-il.

– Elle est morte ! reprit la confidente en pleurant tout de nouveau, et c’est d’elle que je porte le deuil. Les circonstances de sa mort sont singulières, et elles méritent que vous les sachiez ; mais, avant que je vous en fasse le récit, je vous prie de me faire part de celles de la mort du prince de Perse, que je pleurerai toute ma vie, avec celle de Schemselnihar, ma chère et respectable maîtresse. »

Le joaillier donna à la confidente la satisfaction qu’elle demandait, et dès qu’il lui eut raconté le tout, jusqu’au départ de la mère du prince de Perse, qui venait de se mettre en chemin elle-même pour faire apporter le corps du prince à Bagdad : « Vous n’avez pas oublié, lui dit-elle, que je vous ai dit que le calife avait fait venir Schemselnihar à son palais : il était vrai, comme nous avions tout sujet de nous le persuader, que le calife avait été informé des amours de Schemselnihar et du prince de Perse, par les deux esclaves qu’il avait interrogées toutes deux séparément. Vous allez vous imaginer qu’il se mit en colère contre Schemselnihar et qu’il donna de grandes marques de jalousie et de vengeance prochaine contre le prince de Perse. Point du tout, il ne songea pas un moment au prince de Perse ; il plaignit seulement Schemselnihar, et il est à croire qu’il s’attribua à lui-même ce qui est arrivé, sur la permission qu’il lui avait donnée d’aller librement par la ville, sans être accompagnée d’eunuques. On n’en peut conjecturer autre chose, après la manière tout extraordinaire dont il en a usé avec elle, comme vous allez l’entendre.

« Le calife la reçut avec un visage ouvert, et quand il eut remarqué la tristesse dont elle était accablée, qui cependant ne diminuait rien de sa beauté (car elle parut devant lui sans aucune marque de surprise ni de frayeur) : « Schemselnihar, lui dit-il avec une bonté digne de lui, je ne puis souffrir que vous paraissiez devant moi avec un air qui m’afflige infiniment. Vous savez avec quelle passion je vous ai toujours aimée ; vous devez en être persuadée par toutes les marques que je vous en ai données. Je ne change pas, et je vous aime plus que jamais. Vous avez des ennemis, et ces ennemis m’ont fait des rapports contre votre conduite ; mais tout ce qu’ils ont pu me dire ne me fait pas la moindre impression. Quittez donc cette mélancolie, et disposez-vous à m’entretenir ce soir de quelque chose d’agréable et de divertissant, à votre ordinaire. » Il lui dit plusieurs autres choses très-obligeantes, et il la fit entrer dans un appartement magnifique près du sien, où il la pria de l’attendre.

« L’affligée Schemselnihar fut très-sensible à tant de témoignages de considération pour sa personne ; mais plus elle connaissait combien elle était obligée au calife, plus elle était pénétrée de la vive douleur d’être éloignée peut-être pour jamais du prince de Perse, sans qui elle ne pouvait plus vivre.

« Cette entrevue du calife et de Schemselnihar, continua la confidente, se passa pendant que j’étais venue vous parler, et j’en ai appris les particularités de mes compagnes, qui étaient présentes ; mais, dès que je vous eus quitté, j’allai rejoindre Schemselnihar, et je fus témoin de ce qui se passa le soir. Je la trouvai dans l’appartement que j’ai dit, et comme elle se douta que je venais de chez vous, elle me fit approcher, et sans que personne m’entendît : « Je vous suis bien obligée, me dit-elle, du service que vous venez de me rendre ; je sens bien que ce sera le dernier. » Elle n’en dit pas davantage, et je n’étais pas dans un lieu à pouvoir lui dire quelque chose pour tâcher de la consoler.

« Le calife entra le soir au son des instruments que les femmes de Schemselnihar touchaient, et l’on servit aussitôt la collation. Le calife prit Schemselnihar par la main et la fit asseoir près de lui sur le sofa. Elle se fit une si grande violence pour lui complaire, que nous la vîmes expirer peu de moments après. En effet, elle fut à peine assise qu’elle se renversa en arrière. Le calife crut qu’elle n’était qu’évanouie, et nous eûmes toutes la même pensée. Nous tâchâmes de la secourir, mais elle ne revint pas ; et voilà de quelle manière nous la perdîmes.

« Le calife l’honora de ses larmes, qu’il ne put retenir, et, avant de se retirer à son appartement, il ordonna de casser tous les instruments, ce qui fut exécuté. Je restai toute la nuit près du corps ; je le lavai et l’ensevelis moi-même en le baignant de mes larmes ; et le lendemain elle fut enterrée, par ordre du calife, dans un tombeau magnifique qu’il lui avait déjà fait bâtir dans le lieu qu’elle avait choisi elle-même. Puisque vous me dites, ajouta-t-elle, qu’on doit apporter le corps du prince à Bagdad, je suis résolue de faire en sorte qu’on l’apporte pour être mis dans le même tombeau. »

Le joaillier fut fort surpris de cette résolution de la confidente : « Vous n’y songez pas, reprit-il ; jamais le calife ne le souffrira.

– Vous croyez la chose impossible, repartit la confidente ; elle ne l’est pas, et vous en conviendrez vous-même quand je vous aurai dit que le calife a donné la liberté à toutes les esclaves de Schemselnihar, avec une pension à chacune suffisante pour subsister, et qu’il m’a chargée du soin et de la garde de son tombeau, avec un revenu considérable pour l’entretenir et pour ma subsistance en particulier. D’ailleurs, le calife, qui n’ignore pas les amours du prince et de Schemselnihar, comme je vous l’ai dit, et qui ne s’en est pas scandalisé, n’en sera nullement fâché. » Le joaillier n’eut plus rien à dire : il pria seulement la confidente de le mener à ce tombeau pour y faire sa prière. Sa surprise fut grande en arrivant quand il vit la foule de monde des deux sexes qui y accourait de tous les endroits de Bagdad. Il ne put en approcher que de loin, et lorsqu’il eut fait sa prière : « Je ne trouve plus impossible, dit-il à la confidente en la rejoignant, d’exécuter ce que vous avez si bien imaginé. Nous n’avons qu’à publier, vous et moi, ce que nous savons des amours de l’un et de l’autre, et particulièrement de la mort du prince de Perse, arrivée presque dans le même temps. Avant que son corps arrive, tout Bagdad concourra à demander qu’il ne soit pas séparé d’avec celui de Schemselnihar. » La chose réussit, et le jour que l’on sut que le corps devait arriver, une infinité de peuple alla au-devant à plus de vingt milles.

La confidente attendit à la porte de la ville, où elle se présenta à la mère du prince et la supplia, au nom de toute la ville, qui le souhaitait ardemment, de vouloir bien que les corps des deux amants, qui n’avaient eu qu’un cœur jusqu’à leur mort depuis qu’ils avaient commencé de s’aimer, n’eussent qu’un même tombeau. Elle y consentit, et le corps fut porté au tombeau de Schemselnihar, à la tête d’un peuple innombrable de tous les rangs, et mis à côté d’elle. Depuis ce temps-là, tous les habitants de Bagdad et même les étrangers de tous les endroits du monde où il y a des musulmans, n’ont cessé d’avoir une grande vénération pour ce tombeau et d’y aller faire leurs prières.

C’est, sire, dit ici Scheherazade, qui s’aperçut en même temps qu’il était jour, ce que j’avais à raconter à votre majesté des amours de la belle Schemselnihar, favorite du calife Haroun Alraschid, et de l’aimable Ali Ebn Becar, prince de Perse.

Quand Dinarzade vit que la sultane sa sœur avait cessé de parler, elle la remercia le plus obligeamment du monde du plaisir qu’elle lui avait fait par le récit d’une histoire si intéressante. Si le sultan veut bien me souffrir encore jusqu’à demain, reprit Scheherazade, je vous raconterai celle de Noureddin et de la belle Persienne, que vous trouverez beaucoup plus agréable. Elle se tut, et le sultan, qui ne put encore se résoudre à la faire mourir, remit à l’écouter la nuit suivante.

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