HISTOIRE DE BEDER, PRINCE DE PERSE, ET DE GIAUHARE, PRINCESSE DU ROYAUME DE SAMANDAL.

La Perse est une partie de la terre de si grande étendue, que ce n’est pas sans raison que ses anciens rois ont porté le titre superbe de rois des rois. Autant qu’il y a de provinces, sans parler de tous les autres royaumes qu’ils avaient conquis, autant il y avait de rois, et ces rois ne leur payaient pas seulement de gros tributs, ils leur étaient même aussi soumis que les gouverneurs le sont aux rois de tous les autres royaumes.

Un de ces rois, qui avait commencé son règne par d’heureuses et de grandes conquêtes, régnait il y avait de longues années avec un bonheur et une tranquillité qui le rendaient le plus satisfait de tous les monarques. Il n’y avait qu’un seul endroit par où il s’estimait malheureux : c’est qu’il était fort âgé et que de toutes ses femmes il n’y en avait pas une qui lui eût donné un prince pour lui succéder après sa mort. Il en avait cependant plus de cent, toutes logées magnifiquement et séparément, avec des femmes esclaves pour les servir, et des eunuques pour les garder. Malgré tous ces soins à les rendre contentes et à prévenir leurs désirs, aucune ne remplissait son attente. On lui en amenait de tous les pays les plus éloignés, et il ne se contentait pas de les payer sans faire de prix : dès qu’elles lui agréaient, il comblait encore les marchands d’honneurs, de bienfaits et de bénédictions pour en attirer d’autres, dans l’espérance qu’enfin il aurait un fils de quelqu’une. Il n’y avait pas aussi de bonnes œuvres qu’il ne fît pour fléchir le ciel. Il faisait des aumônes immenses aux pauvres, de grandes largesses aux plus dévots de sa religion, et de nouvelles fondations toutes royales en leur faveur, afin d’obtenir, par leurs prières, ce qu’il souhaitait si ardemment.

Un jour que, selon la coutume pratiquée tous les jours par les rois ses prédécesseurs, lorsqu’ils étaient de résidence dans leur capitale, il tenait l’assemblée de ses courtisans, où se trouvaient tous les ambassadeurs et les étrangers de distinction qui étaient à sa cour, où l’on s’entretenait, non pas de nouvelles qui regardaient l’état, mais de sciences, d’histoire de littérature, de poésie et de toute autre chose capable de récréer l’esprit agréablement, ce jour-là, dis-je, un eunuque vint lui annoncer qu’un marchand, qui venait d’un pays très-éloigné, avec une esclave qu’il lui amenait, demandait la permission de la lui faire voir. « Qu’on le fasse entrer et qu’on le place, dit le roi, je lui parlerai après l’assemblée. » On introduisit le marchand et on le plaça dans un endroit d’où il pouvait voir le roi à son aise, et l’entendre parler familièrement avec ceux qui étaient le plus près de sa personne.

Le roi en usait ainsi avec tous les étrangers qui devaient lui parler, et il le faisait exprès afin qu’ils s’accoutumassent à le voir, et qu’en le voyant parler aux uns et aux autres avec familiarité et avec bonté, ils prissent la confiance de lui parler de même, sans se laisser surprendre par l’éclat et la grandeur dont il était environné, capables d’ôter la parole à ceux qui n’y auraient pas été accoutumés. Il le pratiquait même à l’égard des ambassadeurs. D’abord il mangeait avec eux, et pendant le repas il s’informait de leur santé, de leur voyage et des particularités de leurs pays. Cela leur donnait de l’assurance auprès de sa personne, et ensuite il leur donnait audience.

Quand l’assemblée fut finie, que tout le monde se fut retiré et qu’il ne resta plus que le marchand, le marchand se prosterna devant le trône du roi, la face contre terre, et lui souhaita l’accomplissement de tous ses désirs. Dès qu’il se fut relevé, le roi lui demanda s’il était vrai qu’il lui eût amené une esclave comme on le lui avait dit, et si elle était belle.

« Sire, répondit le marchand, je ne doute pas que Votre Majesté n’en ait de très-belles depuis qu’on lui en cherche dans tous les endroits du monde avec tant de soin ; mais je puis assurer, sans craindre de trop priser ma marchandise, qu’elle n’en a pas encore vu une qui puisse entrer en concurrence avec elle, si l’on considère sa beauté, sa belle taille, ses agréments et toutes les perfections dont elle est partagée. – Où est-elle ? reprit le roi, amène-la-moi. – Sire, repartit le marchand, je l’ai laissée entre les mains d’un officier de vos eunuques. Votre Majesté peut commander qu’on la fasse venir. »

On amena l’esclave, et dès que le roi la vit il en fut charmé, à la considérer seulement par sa taille belle et dégagée. Il entra aussitôt dans un cabinet, où le marchand le suivit avec quelques eunuques. L’esclave avait un voile de satin rouge rayé d’or qui lui cachait le visage. Le marchand le lui ôta, et le roi de Perse vit une dame qui surpassait en beauté toutes celles qu’il avait alors et qu’il avait jamais eues. Il en devint passionnément amoureux dès ce moment, et il demanda au marchand combien il la voulait vendre.

« Sire, répondit le marchand, j’en ai donné mille pièces d’or à celui qui me l’a vendue, et je compte que j’en ai déboursé autant depuis trois ans que je suis en voyage pour arriver à votre cour. Je me garderai bien de la mettre à prix à un si grand monarque : je supplie Votre Majesté de la recevoir en présent si elle lui agrée. – Je te suis obligé, reprit le roi : ce n’est pas ma coutume d’en user ainsi avec des marchands qui viennent de si loin dans la vue de me faire plaisir. Je vais te faire compter dix mille pièces d’or. Seras-tu content ?

« – Sire, repartit le marchand, je me fusse estimé très-heureux si Votre Majesté eût bien voulu l’accepter pour rien ; mais je n’oserais refuser une aussi grande libéralité. Je ne manquerai pas de la publier dans mon pays et dans tous les lieux par où je passerai. » La somme lui fut comptée, et avant qu’il se retirât, le roi le fit revêtir en sa présence d’une robe de brocart d’or.

Le roi fit loger la belle esclave dans l’appartement le plus magnifique après le sien, et lui assigna plusieurs matrones et autres femmes esclaves pour la servir, avec ordre de lui faire prendre le bain, de l’habiller d’un habit le plus magnifique qu’elles pussent trouver, et de se faire apporter les plus beaux colliers de perles et les diamants les plus fins, et autres pierreries les plus riches, afin qu’elle choisît elle-même ce qui lui conviendrait le mieux.

Les matrones officieuses qui n’avaient d’autre attention que de plaire au roi, furent elles-mêmes ravies en admiration de la beauté de l’esclave Comme elles s’y connaissaient parfaitement bien : « Sire, lui dirent-elles, si Votre Majesté a la patience de nous donner seulement trois jours, nous nous engageons de la lui faire voir alors si fort au-dessus de ce qu’elle est présentement qu’elle ne la reconnaîtra plus. » Le roi eut bien de la peine à se priver si longtemps du plaisir de la posséder entièrement. « Je le veux bien, reprit-il, mais à la charge que vous me tiendrez votre promesse. »

La capitale du roi de Perse était située dans une île, et son palais, qui était très-superbe, était bâti sur le bord de la mer. Comme son appartement avait vue sur cet élément, celui de la belle esclave, qui n’était pas éloigné du sien, avait aussi la même vue, et elle était d’autant plus agréable que la mer battait presque au pied des murailles.

Au bout de trois jours, la belle esclave, parée et ornée magnifiquement, était seule dans sa chambre, assise sur un sofa et appuyée à une des fenêtres qui regardaient la mer, lorsque le roi, averti qu’il pouvait la voir, y entra. L’esclave, qui entendit que l’on marchait dans sa chambre d’un autre air que les femmes qui l’avaient servie jusqu’alors, tourna aussitôt la tête pour voir qui c’était. Elle reconnut le roi ; mais, sans en témoigner la moindre surprise, sans même se lever pour lui faire civilité et pour le recevoir, comme s’il eût été la personne du monde la plus indifférente, elle se remit à la fenêtre, comme auparavant.

Le roi de Perse fut extrêmement étonné de voir qu’une esclave si belle et si bien faite sût si peu ce que c’était que le monde. Il attribua ce défaut à la mauvaise éducation qu’on lui avait donnée et au peu de soin qu’on avait pris de lui apprendre les premières bienséances. Il s’avança vers elle jusqu’à la fenêtre, où, nonobstant la manière et la froideur avec laquelle elle venait de le recevoir, elle se laissa regarder, admirer, et même caresser et embrasser autant qu’il le souhaita.

Entre ces caresses et ces embrassements, ce monarque s’arrêta pour la regarder, ou plutôt pour la dévorer des yeux. « Ma toute belle, ma charmante, ma ravissante ! s’écriait-il, dites-moi, je vous prie, d’où vous venez, d’où sont et qui sont l’heureux père et l’heureuse mère qui ont mis au monde un chef-d’œuvre de la nature aussi surprenant que vous êtes. Que je vous aime et que je vous aimerai ! Jamais je n’ai senti pour femme ce que j’ai senti pour vous ; j’en ai cependant bien vu, et j’en vois encore un grand nombre tous les jours, mais jamais je n’ai vu tant de charmes tout à la fois, qui m’enlèvent à moi-même pour me donner tout à vous. Mon cher cœur, ajoutait-il, vous ne me répondez rien, vous ne me faites même connaître par aucune marque que vous soyez sensible à tant de témoignages que je vous donne de mon amour extrême. Vous ne détournez pas même les yeux pour donner aux miens le plaisir de les rencontrer et de vous convaincre qu’on ne peut pas aimer plus que je vous aime. Pourquoi gardez-vous ce grand silence qui me glace ? D’où vient ce sérieux, ou plutôt cette tristesse qui m’afflige ? Regrettez-vous votre pays, vos parents, vos amis ? Hé quoi ! un roi de Perse, qui vous aime, qui vous adore, n’est-il pas capable de vous consoler et de vous tenir lieu de toute chose au monde ? »

Quelque protestation d’amour que le roi de Perse fît à l’esclave, et quoi qu’il pût dire pour l’obliger d’ouvrir la bouche et de parler, l’esclave demeura dans un froid surprenant, les yeux toujours baissés, sans les lever pour le regarder, et sans proférer une seule parole.

Le roi de Perse, ravi d’avoir fait une acquisition dont il était si content, ne la pressa pas davantage, dans l’espérance que le bon traitement qu’il lui ferait la ferait changer. Il frappa des mains, et aussitôt plusieurs femmes entrèrent, à qui il commanda de servir le souper. Dès que l’on eut servi : « Mon cœur, dit-il à l’esclave, approchez-vous et venez souper avec moi. » Elle se leva de la place où elle était, et quand elle fut assise vis à vis du roi, le roi la servit avant qu’il commençât de manger, et la servit de même à chaque plat pendant le repas. L’esclave mangea comme lui, mais toujours les yeux baissés et sans répondre un seul mot chaque fois qu’il lui demandait si les mets étaient de son goût.

Pour changer de discours, le roi lui demanda comment elle s’appelait, si elle était contente de son habillement, des pierreries dont elle était ornée, ce qu’elle pensait de son appartement et de l’ameublement, si la vue de la mer la divertissait. Mais sur toutes ces demandes elle garda le même silence, dont il ne savait plus que penser. Il s’imagina que peut-être elle était muette. « Mais, disait-il en lui-même, serait-il possible que Dieu eût formé une créature si belle, si parfaite et si accomplie, et qu’elle eût un si grand défaut ? Ce serait un grand dommage ; avec cela je ne pourrais m’empêcher de l’aimer comme je l’aime. »

Quand le roi se fut levé de table, il se lava les mains d’un côté pendant que l’esclave se les lavait de l’autre. Il prit ce temps-là pour demander aux femmes qui lui présentaient le bassin et la serviette, si elle leur avait parlé. Celle qui prit la parole lui répondit : « Sire, nous ne l’avons ni vue ni entendue plus que Votre Majesté vient de la voir elle-même ; nous lui avons rendu nos services dans le bain, nous l’avons peignée, coiffée, habillée dans sa chambre, et jamais elle n’a ouvert la bouche pour nous dire : « Cela est bien, je suis contente. » Nous lui demandions : « Madame, n’avez-vous besoin de rien ? Souhaitez-vous quelque chose ? Demandez, commandez-nous. » Nous ne savons si c’est mépris, affliction, bêtise ou qu’elle soit muette, nous n’avons pu tirer d’elle une seule parole : c’est tout ce que nous pouvons dire à Votre Majesté. »

Le roi de Perse fut plus surpris qu’auparavant sur ce qu’il venait d’entendre. Comme il crut que l’esclave pouvait avoir quelque sujet d’affliction, il voulut essayer de la réjouir. Pour cela, il fit une assemblée de toutes les dames de son palais. Elles vinrent, et celles qui savaient jouer des instruments en jouèrent, et les autres chantèrent ou dansèrent, ou firent l’un et l’autre tout à la fois : elles jouèrent enfin à plusieurs sortes de jeux qui réjouirent le roi. L’esclave seule ne prit aucune part à tous ces divertissements : elle demeura dans sa place toujours les yeux baissés, et avec une tranquillité dont toutes les dames ne furent pas moins surprises que le roi. Elles se retirèrent chacune à son appartement, et le roi, qui demeura seul, coucha avec la belle esclave.

Le lendemain le roi de Perse se leva plus content qu’il ne l’avait été de toutes les femmes qu’il eût jamais vues, sans en excepter aucune, et plus passionné pour la belle esclave que le jour d’auparavant. Il le fit bien paraître : en effet, il résolut de ne s’attacher uniquement qu’à elle, et il exécuta sa résolution. Dès le même jour il congédia toutes ses autres femmes avec les riches habits, les pierreries et les bijoux qu’elles avaient à leur usage, et chacune une grosse somme d’argent, libres de se marier à qui bon leur semblerait, et il ne retint que les matrones et autres femmes âgées, nécessaires pour être auprès de la belle esclave. Elle ne lui donna pas la consolation de lui dire un seul mot pendant une année entière : il ne laissa pas cependant d’être très-assidu auprès d’elle, avec toutes les complaisances imaginables, et de lui donner les marques les plus signalées d’une passion très-violente.

L’année était écoulée, et le roi, assis un jour près de sa belle, lui protestait que son amour, au lieu de diminuer, augmentait tous les jours avec plus de force. « Ma reine, lui disait-il, je ne puis deviner ce que vous en pensez : rien n’est plus vrai cependant, et je vous jure que je ne souhaite plus rien depuis que j’ai le bonheur de vous posséder. Je fais état de mon royaume, tout grand qu’il est, moins que d’un atome, lorsque je vous vois et que je puis vous dire mille fois que je vous aime. Je ne veux pas que mes paroles vous obligent de le croire ; mais vous ne pouvez en douter après le sacrifice que j’ai fait à votre beauté du grand nombre de femmes que j’avais dans mon palais. Vous pouvez vous en souvenir, il y a un an passé que je les renvoyai toutes, et je m’en repens aussi peu au moment que je vous en parle qu’au moment que je cessai de les voir, et je ne m’en repentirai jamais. Rien ne manquerait à ma satisfaction, à mon contentement et à ma joie, si vous me disiez seulement un mot pour me marquer que vous m’en avez quelque obligation. Mais comment pourriez-vous me le dire si vous êtes muette ? Hélas ! je ne crains que trop que cela ne soit ! Et quel moyen de ne le pas craindre après un an entier que je vous prie mille fois chaque jour de me parler et que vous gardez un silence si affligeant pour moi ? S’il n’est pas possible que j’obtienne de vous cette consolation, fasse le ciel au moins que vous me donniez un fils pour me succéder après ma mort. Je me sens vieillir tons les jours, et dès à présent j’aurais besoin d’en avoir un pour m’aider à soutenir le plus grand poids de ma couronne. Je reviens au grand désir que j’ai de vous entendre parler : quelque chose me dit en moi-même que vous n’êtes pas muette. Hé ! de grâce, madame, je vous en conjure, rompez cette longue obstination ; dites-moi un mot seulement, après cela je ne me soucie plus de mourir. »

À ce discours, la belle esclave, qui, selon sa coutume, avait écouté le roi, toujours les yeux baissés, et qui ne lui avait pas seulement donné lieu de croire qu’elle était muette, mais même qu’elle n’avait jamais ri de sa vie, se mit à sourire. Le roi de Perse s’en aperçut avec une surprise qui lui en fit faire une exclamation de joie, et comme il ne douta pas qu’elle ne voulût parler, il attendit ce moment avec une attention et avec une impatience qu’on ne peut exprimer.

La belle esclave enfin rompit un si long silence et elle parla : « Sire, dit-elle, j’ai tant de choses à dire à Votre Majesté, en rompant mon silence, que je ne sais par où commencer. Je crois néanmoins qu’il est de mon devoir de la remercier d’abord de toutes les grâces et de tous les honneurs dont elle m’a comblée, et de demander au ciel qu’il la fasse prospérer, qu’il détourne les mauvaises intentions de ses ennemis et ne permette pas qu’elle meure après m’avoir entendue parler, mais lui donne une longue vie. Après cela, sire, je ne puis vous donner une plus grande satisfaction qu’en vous annonçant que je suis grosse : je souhaite avec elle que ce soit d’un fils. Ce qu’il y a de sûr, sire, ajouta-t-elle, c’est que sans ma grossesse (je supplie Votre Majesté de prendre ma sincérité en bonne part), j’étais résolue de ne jamais vous aimer, aussi bien que de garder un silence perpétuel, et que présentement je vous aime autant que je le dois. »

Le roi de Perse, ravi d’avoir entendu parler la belle esclave et lui annoncer une nouvelle qui l’intéressait si fort, l’embrassa tendrement. « Lumière éclatante de mes yeux, lui dit-il, je ne pouvais recevoir une plus grande joie que celle dont vous venez de me combler. Vous m’avez parlé et vous m’avez annoncé votre grossesse ! Je ne me sens pas moi-même, après ces deux sujets de me réjouir que je n’attendais pas. »

Dans le transport de joie où était le roi de Perse, il n’en dit pas davantage à la belle esclave. Il la quitta, mais d’une manière à faire connaître qu’il allait revenir bientôt. Comme il voulait que le sujet de sa joie fût rendu public, il l’annonça à ses officiers et fit appeler son grand vizir. Dès qu’il fut arrivé, il le chargea de distribuer cent mille pièces d’or aux ministres de sa religion qui faisaient vœu de pauvreté, aux hôpitaux et aux pauvres, en action de grâces à Dieu, et sa volonté fut exécutée par les ordres de ce ministre.

Cet ordre donné, le roi de Perse vint retrouver la belle esclave. « Madame, lui dit-il, excusez-moi si je vous ai quittée si brusquement, vous m’en avez donné l’occasion vous-même ; mais vous voudrez bien que je remette à vous en entretenir une autre fois : je désire savoir de vous des choses d’une conséquence beaucoup plus grande. Dites-moi, je vous en supplie, ma chère âme, quelle raison si forte vous avez eue de me voir, de m’entendre parler, de manger et de coucher avec moi chaque jour, toute une année, et d’avoir eu cette constance inébranlable, je ne dis point de ne pas ouvrir la bouche pour me parler, mais même de ne pas donner à comprendre que vous entendiez fort bien tout ce que je vous disais. Cela me passe, et je ne comprends pas comment vous avez pu vous contraindre jusqu’à ce point ; il faut que le sujet en soit bien extraordinaire. »

Pour satisfaire la curiosité du roi de Perse : « Sire, reprit cette belle personne, être esclave, être éloignée de son pays, avoir perdu l’espérance d’y retourner jamais, avoir le cœur percé de douleur de me voir séparée pour toujours d’avec ma mère, mon frère, mes parents, mes connaissances, ne sont-ce pas des motifs assez grands pour avoir gardé le silence que Votre Majesté trouve si étrange ? L’amour de la patrie n’est pas moins naturel que l’amour paternel, et la perte de la liberté est insupportable à quiconque n’est pas assez dépourvu de bon sens pour n’en pas connaître tout le prix. Le corps peut bien être assujetti à l’autorité d’un maître qui a la force et la puissance en main, mais la volonté ne peut pas être maîtrisée, elle est toujours à elle-même : Votre Majesté en a vu un exemple dans ma personne. C’est beaucoup que je n’aie pas imité une infinité de malheureux et de malheureuses que l’amour de la liberté réduit à la triste résolution de se procurer la mort en mille manières, par une liberté qui ne peut leur être ôtée.

« – Madame, reprit le roi de Perse, je suis persuadé de ce que vous me dites ; mais il m’avait semblé jusqu’à présent qu’une personne belle, bien faite, de bon sens et de bon esprit comme vous, madame, esclave par sa mauvaise destinée, devait s’estimer heureuse de trouver un roi pour maître.

« – Sire, repartit la belle esclave, quelque esclave que ce soit, comme je viens de le dire à Votre Majesté, un roi ne peut maîtriser sa volonté. Comme elle parle néanmoins d’une esclave capable de plaire à un monarque et de s’en faire aimer, si l’esclave est d’un état inférieur, qu’il n’y ait pas de proportion, je veux croire qu’elle peut s’estimer heureuse dans son malheur. Quel bonheur cependant ! Elle ne laissera pas de se regarder comme une esclave arrachée d’entre les bras de son père et de sa mère, et peut-être d’un amant qu’elle ne laissera pas d’aimer toute sa vie. Mais si la même esclave ne cède en rien au roi qui l’a acquise, que Votre Majesté elle-même juge de la rigueur de son sort, de sa misère, de son affliction, de sa douleur, et de quoi elle peut être capable ! »

Le roi de Perse, étonné de ce discours : « Quoi ! madame, répliqua-t-il, serait-il possible, comme vous me le faites entendre, que vous fussiez d’un sang royal ? Éclaircissez-moi, de grâce, là-dessus, et n’augmentez pas mon impatience. Apprenez-moi qui sont l’heureux père et l’heureuse mère d’un si grand prodige de beauté, qui sont vos frères, vos sœurs, vos parents, et surtout comment vous vous appelez.

« – Sire, dit alors la belle esclave, mon nom est Gulnare de la Mer : mon père, qui est mort, était un des plus puissants rois de la mer, et en mourant il nous laissa son royaume, à un frère que j’ai, nommé Saleh, à la reine ma mère, et à moi. Ma mère est aussi princesse, fille d’un autre roi de la mer, très-puissant. Nous vivions tranquillement dans notre royaume et dans une paix profonde, lorsqu’un ennemi, envieux de notre bonheur, entra dans nos états avec une puissante armée, pénétra jusqu’à notre capitale, s’en empara, et ne nous donna que le temps de nous sauver dans un lieu impénétrable et inaccessible avec quelques officiers fidèles qui ne nous abandonnèrent pas.

« Dans cette retraite, mon frère ne négligea pas de songer aux moyens de chasser l’injuste possesseur de nos états ; et, dans cet intervalle, il me prit un jour en particulier : « Ma sœur, me dit-il, les événements des moindres entreprises sont toujours très-incertains ; je puis succomber dans celle que je médite pour rentrer dans nos états, et je serais moins fâché de ma disgrâce que de celle qui pourrait vous en arriver. Pour la prévenir et vous en préserver, je voudrais bien vous voir mariée auparavant. Mais, dans le mauvais état où sont nos affaires, je ne vois pas que vous puissiez vous donner à aucun de nos princes de la mer. Je souhaiterais que vous pussiez vous résoudre à entrer dans mon sentiment, qui est que vous épousiez un prince de la terre. Je suis prêt à y employer tous mes soins ; de la beauté dont vous êtes, je suis sûr qu’il n’y en a pas un, si puissant qu’il soit, qui ne fût ravi de vous faire part de sa couronne. »

« Ce discours de mon frère me mit dans une grande colère contre lui : « Mon frère, lui dis-je, du côté de mon père et de ma mère je descends comme vous de rois et de reines de la mer, sans aucune alliance avec les rois et reines de la terre. Je ne prétends pas me mésallier plus qu’eux, et j’en ai fait le serment dès que j’ai eu assez de connaissance pour m’apercevoir de la noblesse et de l’ancienneté de notre maison. L’état où nous sommes réduits ne m’obligera pas de changer de résolution, et si vous avez à périr dans l’exécution de votre dessein, je suis prête à périr avec vous plutôt que de suivre un conseil que je n’attendais pas de votre part. »

« Mon frère, entêté de ce mariage qui ne me convenait pas, à mon sens, voulut me représenter qu’il y avait des rois de la terre qui ne céderaient pas à ceux de la mer. Cela me mit dans une colère et dans un emportement contre lui qui m’attirèrent des duretés de sa part dont je fus piquée au vif. Il me quitta aussi peu satisfait de moi que j’étais mal satisfaite de lui. Dans le dépit où j’étais, je m’élançai du fond de la mer et j’allai aborder à l’île de la Lune.

« Nonobstant le cuisant mécontentement qui m’avait obligée de venir me jeter dans cette île, je ne laissais pas d’y vivre assez contente, et je me retirais dans les lieux écartés où j’étais commodément. Mes précautions néanmoins n’empêchèrent pas qu’un homme de quelque distinction, accompagné de domestiques, ne me surprît comme je dormais, et ne m’emmenât chez lui. Il me témoigna beaucoup d’amour, et il n’oublia rien pour me persuader d’y correspondre. Quand il vit qu’il ne gagnait rien par la douceur, il crut qu’il réussirait mieux par la force ; mais je le fis si bien repentir de son insolence, qu’il résolut de me vendre, et il me vendit au marchand qui m’a amenée et vendue à Votre Majesté. C’était un homme sage, doux et humain, et dans le long voyage qu’il me fit faire, il ne me donna jamais que des sujets de me louer de lui.

« Pour ce qui est de Votre Majesté, continua la princesse Gulnare, si elle n’eût eu pour moi toutes les considérations dont je lui suis obligée, si elle ne m’eût donné tant de marques d’amour avec une sincérité dont je n’ai pu douter, que sans hésiter elle n’eût pas chassé toutes ses femmes, je ne feins pas de lui dire que je ne serais pas demeurée avec elle. Je me serais jetée dans la mer par cette fenêtre où elle m’aborda la première fois qu’elle me vit dans cet appartement, et je serais allée retrouver mon frère, ma mère et mes parents. J’eusse même persévéré dans ce dessein et je l’eusse exécuté, si après un certain temps j’eusse perdu l’espérance d’une grossesse. Je me garderais bien de le faire dans l’état où je suis : en effet, quoi que je pusse dire à ma mère et à mon frère, jamais ils ne voudraient croire que j’eusse été esclave d’un roi comme Votre Majesté, et jamais aussi ils ne reviendraient de la faute que j’aurais commise contre mon honneur, de mon consentement. Avec cela, sire, soit un prince ou une princesse que je mette au monde, ce sera un gage qui m’obligera de ne me séparer jamais d’avec Votre Majesté : j’espère aussi qu’elle ne me regardera plus comme une esclave, mais comme une princesse qui n’est pas indigne de son alliance. »

C’est ainsi que la princesse Gulnare acheva de faire connaître et de raconter son histoire au roi de Perse. « Ma charmante, mon adorable princesse, s’écria alors ce monarque, quelles merveilles viens-je d’entendre ! Quelle ample matière à ma curiosité de vous faire des questions sur des choses si inouïes ! Mais auparavant je dois bien vous remercier de votre bonté et de votre patience à éprouver la sincérité et la constance de mon amour. Je ne croyais pas pouvoir aimer plus que je vous aimais : depuis que je sais cependant que vous êtes une si grande princesse, je vous aime mille fois davantage. Que dis-je, princesse ! madame, vous ne l’êtes plus, vous êtes ma reine et reine de Perse, comme j’en suis le roi : ce titre va bientôt retentir dans tout mon royaume. Dès demain, madame, il retentira dans ma capitale avec des réjouissances non encore vues, qui feront connaître que vous l’êtes, et ma femme légitime. Cela serait fait il y a longtemps si vous m’eussiez tiré plus tôt de mon erreur, puisque dès le moment où je vous ai vue, j’ai été dans le même sentiment qu’aujourd’hui, de vous aimer toujours et de ne jamais aimer que vous.

« En attendant que je me satisfasse moi-même pleinement et que je vous rende tout ce qui vous est dû, je vous supplie, madame, de m’instruire plus particulièrement de ces états et de ces peuples de la mer, qui me sont inconnus. J’avais bien entendu parler d’hommes marins, mais j’avais toujours pris ce que l’on m’en avait dit pour des contes et des fables. Rien n’est plus vrai cependant, après ce que vous m’en dites, et j’en ai une preuve bien certaine en votre personne, vous qui en êtes et qui avez bien voulu être ma femme, et cela par un avantage dont un autre habitant de la terre ne peut se vanter que moi. Il y a une chose qui me fait de la peine et sur laquelle je vous supplie de m’éclaircir : c’est que je ne puis comprendre comment vous pouvez vivre, agir ou vous mouvoir dans l’eau, sans vous noyer. Il n’y a que certaines gens parmi nous qui ont l’art de demeurer sous l’eau ; ils y périraient néanmoins s’ils ne s’en retiraient au bout d’un certain temps, chacun selon leur adresse et leurs forces.

« – Sire, répondit la reine Gulnare, je satisferai Votre Majesté avec bien du plaisir. Nous marchons au fond de la mer de même que l’on marche sur la terre, et nous respirons dans l’eau comme on respire dans l’air. Ainsi, au lieu de nous suffoquer comme elle vous suffoque, elle contribue à notre vie. Ce qui est encore bien remarquable, c’est qu’elle ne mouille pas nos habits et que quand nous venons sur la terre, nous en sortons sans avoir besoin de les sécher. Notre langage ordinaire est le même que celui dans lequel l’écriture gravée sur le sceau du grand prophète Salomon, fils de David, est conçue.

« Je ne dois pas oublier que l’eau ne nous empêche pas aussi de voir dans la mer : nous y avons les yeux ouverts sans en souffrir aucune incommodité. Comme nous les avons excellents, nous ne laissons pas, nonobstant la profondeur de la mer, d’y voir aussi clair que l’on voit sur la terre. Il en est de même de la nuit : la lune nous éclaire, et les planètes et les étoiles ne nous sont pas cachées. J’ai déjà parlé de nos royaumes : comme la mer est beaucoup plus spacieuse que la terre, il y en a aussi en plus grand nombre et de beaucoup plus grands. Ils sont divisés en provinces, et dans chaque province il y a plusieurs grandes villes très-peuplées. Il y a enfin une infinité de nations, de mœurs et de coutumes différentes, comme sur la terre.

« Les palais des rois et des princes sont superbes et magnifiques : il y en a de marbre de différentes couleurs, de cristal de roche, dont la mer abonde, de nacre de perle, de corail et d’autres matériaux plus précieux. L’or, l’argent et toutes sortes de pierreries y sont en plus grande abondance que sur la terre. Je ne parle pas des perles : de quelque grosseur qu’elles soient sur la terre, on ne les regarde pas dans nos pays ; il n’y a que les moindres bourgeoises qui s’en parent.

« Comme nous avons une agilité merveilleuse et incroyable, parmi nous, de nous transporter où nous voulons en moins de rien, nous n’avons besoin ni de chars ni de montures. Il n’y a pas de roi, néanmoins, qui n’ait ses écuries et ses haras de chevaux marins ; mais ils ne s’en servent ordinairement que dans les divertissements ; dans les fêtes et dans les réjouissances publiques. Les uns, après les avoir bien exercés, se plaisent à les monter et à faire paraître leur adresse dans les courses. D’autres les attellent à des chars de nacre de perle ornés de mille coquillages de toutes sortes de couleurs les plus vives. Ces chars sont à découvert, avec un trône où les rois sont assis lorsqu’ils se font voir à leurs sujets. Ils sont adroits à les conduire eux-mêmes, et ils n’ont pas besoin de cochers. Je passe sous silence une infinité d’autres particularités très-curieuses touchant les pays marins, ajouta la reine Gulnare, qui feraient un très-grand plaisir à Votre Majesté. Mais elle voudra bien que je remette à l’entretenir plus à loisir pour lui parler d’une autre chose qui est présentement de plus d’importance. Ce que j’ai à lui dire, sire, c’est que les couches des femmes de mer sont différentes des couches des femmes de terre, et j’ai un sujet de craindre que les sages-femmes de ce pays ne m’accouchent mal. Comme Votre Majesté n’y a pas moins d’intérêt que moi, sous son bon plaisir, je trouve à propos, pour la sûreté de mes couches, de faire venir la reine ma mère avec des cousines que j’ai, et en même temps le roi mon frère, avec qui je suis bien aise de me réconcilier. Ils seront ravis de me revoir dès que je leur aurai raconté mon histoire, et qu’ils auront appris que je suis femme du puissant roi de Perse. Je supplie Votre Majesté de me le permettre ; ils seront bien aises aussi de lui rendre leurs respects, et je puis lui promettre qu’elle aura de la satisfaction à les voir.

« – Madame, reprit le roi de Perse, vous êtes la maîtresse : faites ce qu’il vous plaira ; je tâcherai de les recevoir avec tous les honneurs qu’ils méritent. Mais je voudrais bien savoir par quelle voie vous leur ferez savoir ce que vous désirez d’eux, et quand ils pourront arriver, afin que je donne ordre aux préparatifs pour leur réception, et que j’aille moi-même au-devant d’eux. – Sire, repartit la reine Gulnare, il n’est pas besoin de ces cérémonies : ils seront ici dans un moment ; et Votre Majesté verra de quelle manière ils arriveront : elle n’a qu’à entrer dans ce petit cabinet et regarder par la jalousie. »

Quand le roi de Perse fut entré dans le cabinet, la reine Gulnare se fit apporter une cassolette avec du feu par une de ses femmes, qu’elle renvoya en lui disant de fermer la porte. Lorsqu’elle fut seule, elle prit un morceau de bois d’aloès dans une boîte ; elle le mit dans la cassolette, et dès qu’elle vit paraître la fumée, elle prononça des paroles inconnues au roi de Perse, qui observait avec grande attention tout ce qu’elle faisait, et elle n’avait pas encore achevé, que l’eau de la mer se troubla. Le cabinet où était le roi était disposé de manière qu’il s’en aperçut au travers de la jalousie, en regardant du côté des fenêtres qui étaient sur la mer.

La mer enfin s’entr’ouvrit à quelque distance, et aussitôt il s’en éleva un jeune homme bien fait et de belle taille, avec la moustache de vert de mer. Une dame déjà sur l’âge, mais d’un air majestueux, s’en éleva de même un peu derrière lui, avec cinq jeunes dames qui ne cédaient en rien à la beauté de la reine Gulnare.

La reine Gulnare se présenta aussitôt à une des fenêtres, et elle reconnut le roi son frère, la reine sa mère et ses parentes, qui la reconnurent de même. La troupe s’avança comme portée sur la surface de l’eau, sans marcher, et quand ils furent tous sur le bord, ils s’élancèrent légèrement l’un après l’autre sur la fenêtre où la reine Gulnare avait paru, et d’où elle s’était retirée pour leur faire place. Le roi Saleh, la reine sa mère et ses parentes, l’embrassèrent avec beaucoup de tendresse et les larmes aux yeux à mesure qu’ils entrèrent.

Quand la reine Gulnare les eut reçus avec tout l’honneur possible, et quand elle leur eut fait prendre place sur le sofa, la reine sa mère prit la parole : « Ma fille, lui dit-elle, j’ai bien de la joie de vous revoir après une si longue absence, et je suis sûre que votre frère et vos parentes n’en ont pas moins que moi. Votre éloignement sans en avoir rien dit à personne nous a jetés dans une affliction inexprimable, et nous ne pourrions vous dire combien nous eu avons versé de larmes. Nous ne savons autre chose du sujet qui peut vous avoir obligée de prendre un parti si surprenant, que ce que votre frère nous a rapporté de l’entretien qu’il avait eu avec vous. Le conseil qu’il vous donna alors lui avait paru avantageux pour votre établissement, dans l’état où vous étiez aussi bien que nous. Il ne fallait pas vous alarmer si fort s’il ne vous plaisait pas, et vous voudrez bien que je vous dise que vous avez pris la chose tout autrement que vous ne le deviez. Mais laissons là ce discours qui ne ferait que renouvelerdes sujets de douleurs et de plaintes que vous devez oublier avec nous, et faites-nous part de tout ce qui vous est arrivé depuis un si long temps que nous ne vous avons vue, et de l’état où vous êtes présentement : sur toute chose, marquez-nous si vous êtes contente. »

La reine Gulnare se jeta aussitôt aux pieds de la reine sa mère, et après qu’elle lui eut baisé la main en se relevant : « Madame, reprit-elle, j’ai, commis une grande faute, je l’avoue, et je ne suis redevable qu’à votre bonté du pardon que vous voulez bien m’en accorder. Ce que j’ai à vous dire, pour vous obéir, vous fera connaître que c’est en vain bien souvent qu’on a de la répugnance pour de certaines choses. J’ai éprouvé par moi-même que la chose à quoi ma volonté était la plus opposée est justement celle où ma destinée m’a conduite malgré moi. » Elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé depuis que le dépit l’avait portée à se lever du fond de la mer pour venir sur la terre. Lorsqu’elle eut achevé en marquant qu’enfin elle avait été vendue au roi de Perse, chez qui elle se trouvait : « Ma sœur, lui dit le roi son frère, vous avez grand tort d’avoir souffert tant d’indignités, et vous ne pouvez vous en plaindre qu’à vous-même. Vous aviez le moyen de vous en délivrer, et je m’étonne de votre patience à demeurer si longtemps dans l’esclavage Levez-vous et revenez avec nous au royaume que j’ai reconquis sur le fier ennemi qui s’en était emparé. »

Le roi de Perse, qui entendit ces paroles du cabinet où il était, en fut dans la dernière alarme. « Ah ! dit-il en lui-même, je suis perdu et ma mort est certaine si ma reine, si ma Gulnare écoute un conseil si pernicieux. Je ne puis plus vivre sans elle, et l’on m’en veut priver ! » La reine Gulnare ne le laissa pas longtemps dans la crainte où il était.

« Mon frère, reprit-elle en souriant, ce que je viens d’entendre me fait mieux comprendre que jamais combien l’amitié que vous avez pour moi est sincère. Je ne pus supporter le conseil que vous me donniez de me marier à un prince de la terre. Aujourd’hui, peu s’en faut que je ne me mette en colère contre vous de celui que vous me donnez de quitter l’engagement que j’ai avec le plus puissant et le plus renommé de tous ses princes. Je ne parle pas de l’engagement d’une esclave avec un maître : il nous serait aisé de lui restituer les dix mille pièces d’or que je lui ai coûté. Je parle de celui d’une femme avec un mari, et d’une femme qui ne peut se plaindre d’aucun sujet de mécontentement de sa part. C’est un monarque religieux, sage, modéré, qui m’a donné les marques d’amour les plus essentielles. Il ne pouvait pas m’en donner une plus signalée que de congédier, dès les premiers jours que je fus à lui, le grand nombre de femmes qu’il avait, pour ne s’attacher qu’à moi uniquement. Je suis sa femme, et il vient de me déclarer reine de Perse pour participer à ses conseils. Je dis de plus que je suis grosse et que si j’ai le bonheur, avec la faveur du ciel, de lui donner un fils, ce sera un autre lien qui m’attachera à lui plus inséparablement.

« Ainsi, mon frère, poursuivit la reine Gulnare, bien loin de votre conseil, toutes ces considérations, comme vous le voyez, ne m’obligent pas seulement d’aimer le roi de Perse autant qu’il m’aime, mais même de demeurer et de passer ma vie avec lui, plus par reconnaissance que par devoir. J’espère que ni ma mère, ni vous avec mes bonnes cousines, vous ne désapprouverez pas ma résolution, non plus que l’alliance que j’ai faite sans l’avoir cherchée, qui fait honneur également aux princes de la mer et de la terre. Excusez-moi si je vous ai donné la peine de venir ici du plus profond des ondes pour vous en faire part et avoir le bien de vous voir après une si longue séparation.

« – Ma sœur, reprit le roi Saleh, la proposition que je vous ai faite de revenir avec nous, sur le récit de vos aventures, que je n’ai pu entendre sans douleur, n’a été que pour vous marquer combien nous vous aimons tous, combien je vous honore en particulier, et que rien ne nous touche davantage que tout ce qui peut contribuer à votre bonheur. Par ces mêmes motifs, je ne puis en mon particulier qu’approuver une résolution si raisonnable et si digne de vous, après ce que vous venez de nous dire de la personne du roi de Perse votre époux, et des grandes obligations que vous lui avez. Pour ce qui est de la reine votre mère et la mienne, je suis persuadé qu’elle n’est pas d’un autre sentiment. »

Cette princesse confirma ce que le roi son fils venait d’avancer. « Ma fille, reprit-elle en s’adressant aussi à la reine Gulnare, je suis ravie que vous soyez contente, et je n’ai rien à ajouter à ce que le roi votre frère vient de vous témoigner. Je serais la première à vous condamner, si vous n’aviez toute la reconnaissance que vous devez pour un monarque qui vous aime avec tant de passion et qui a fait de si grandes choses pour vous. »

Autant le roi de Perse, qui était dans le cabinet, avait été affligé par la crainte de perdre la reine Gulnare, autant il eut de joie de voir qu’elle était résolue de ne le pas abandonner. Comme il ne pouvait plus douter de son amour après une déclaration si authentique, il l’en aima mille fois davantage, et il se promit bien de lui en marquer sa reconnaissance par tous les endroits qu’il lui serait possible.

Pendant que le roi de Perse s’entretenait ainsi avec un plaisir incroyable, la reine Gulnare avait frappé des mains et avait commandé à des esclaves qui étaient entrées aussitôt de servir la collation. Quand elle fut servie, elle invita la reine sa mère, le roi son frère et ses parentes de s’approcher et de manger. Mais ils eurent tous la même pensée que, sans en avoir demandé la permission, ils se trouvaient dans le palais d’un puissant roi qui ne les avait jamais vus et qui ne les connaissait pas, et qu’il y aurait une grande incivilité de manger à la table sans lui. La rougeur leur en monta au visage, et de l’émotion où ils en étaient, ils jetèrent des flammes par les narines et par la bouche, avec des yeux enflammés.

Le roi de Perse fut dans une frayeur inexprimable à ce spectacle, auquel il ne s’attendait pas et dont il ignorait la cause. La reine Gulnare, qui se douta de ce qui en était et qui avait compris l’intention de ses parents, ne fit que le leur marquer en se levant de sa place, et dit qu’elle allait revenir. Elle passa au cabinet, où elle rassura le roi par sa présence. « Sire, lui dit-elle, je ne doute pas que Votre Majesté ne soit bien contente du témoignage que je viens de rendre des grandes obligations dont je lui suis redevable. Il n’a tenu qu’à moi de m’abandonner à leurs désirs et de retourner avec eux dans nos états ; mais je ne suis pas capable d’une ingratitude dont je me condamnerais la première – Ah ! ma reine, s’écria le roi de Perse, ne parlez pas des obligations que vous m’avez : vous ne m’en avez aucune. Je vous en ai moi-même de si grandes que jamais je ne pourrai vous en témoigner assez de reconnaissance. Je n’avais pas cru que vous m’aimassiez au point que je vois que vous m’aimez : vous venez de me le faire connaître de la manière la plus éclatante. – Eh ! sire, reprit la reine Gulnare, pouvait-je en faire moins que ce que je viens de faire ? Je n’en fais pas encore assez après tous les honneurs que j’ai reçus, après tant de bienfaits dont vous m’avez comblée, après tant de marques d’amour auxquelles il n’est pas possible que je sois insensible.

« Mais, sire, ajouta la reine Gulnare, laissons là ce discours pour vous assurer de l’amitié sincère dont la reine ma mère et le roi mon frère vous honorent. Ils meurent de l’envie de vous voir et de vous en assurer eux-mêmes. J’ai même pensé me faire une affaire avec eux en voulant leur donner la collation avant de leur procurer cet honneur. Je supplie donc Votre Majesté de vouloir bien entrer et de les honorer de votre présence.

« – Madame, repartit le roi de Perse, j’aurai un grand plaisir de saluer des personnes qui vous appartiennent de si près ; mais ces flammes que j’ai vues sortir de leurs narines et de leurs bouches me donnent de la frayeur – Sire, répliqua la reine en riant, ces flammes ne doivent pas faire la moindre peine à Votre Majesté : elles ne signifient autre chose que leur répugnance à manger de ses biens dans son palais, qu’elle ne les honore de sa présence et ne mange avec eux. »

Le roi de Perse, rassuré par ces paroles, se leva de sa place et entra dans la chambre avec la reine Gulnare, et la reine Gulnare le présenta à la reine sa mère, au roi son frère et à ses parentes, qui se prosternèrent aussitôt la face contre terre. Le roi de Perse courut aussitôt à eux, les obligea de se relever et les embrassa l’un après l’autre. Après qu’ils se furent tous assis, le roi Saleh prit la parole : « Sire, dit-il au roi de Perse, nous ne pouvons assez témoigner notre joie à Votre Majesté de ce que la reine Gulnare, ma sœur, dans sa disgrâce, a eu le bonheur de se trouver sous la protection d’un monarque si puissant. Nous pouvons l’assurer qu’elle n’est pas indigne du haut rang où il lui a fait l’honneur de l’élever. Nous avons toujours eu une si grande amitié et tant de tendresse pour elle, que nous n’avons pu nous résoudre à l’accorder à aucun des puissants princes de la mer, qui nous l’avaient demandée en mariage avant même qu’elle fût en âge. Le ciel vous la réservait, sire, et nous ne pouvons mieux le remercier de la faveur qu’il lui a faite qu’en lui demandant d’accorder à Votre Majesté la grâce de vivre de longues années avec elle, avec toute sorte de prospérités et de satisfactions.

« – Il fallait bien, reprit le roi de Perse, que le ciel me l’eût réservée, comme vous le remarquez. En effet, la passion ardente dont je l’aime me fait connaître que je n’avais jamais rien aimé avant de l’avoir vue. Je ne puis assez témoigner de reconnaissance à la reine sa mère, ni à vous, prince, ni à votre parenté, de la générosité avec laquelle vous consentez à me recevoir dans une alliance qui m’est si glorieuse. » En achevant ces paroles, il les invita à se mettre à table et il s’y mit aussi avec la reine Gulnare. La collation achevée, le roi de Perse s’entretint avec eux bien avant dans la nuit, et, lorsqu’il fut temps de se retirer, il les conduisit lui-même chacun à l’appartement qu’il leur avait fait préparer.

Le roi de Perse régala ses illustres hôtes par des fêtes continuelles, dans lesquelles il n’oublia rien de tout ce qui pouvait faire paraître sa grandeur et sa magnificence, et insensiblement il les engagea à demeurer à la cour jusqu’aux couches de la reine. Dès qu’elle en sentit les approches, il donna ordre à ce que rien ne lui manquât de toutes les choses dont elle pouvait avoir besoin dans cette conjoncture. Elle accoucha enfin, et elle mit au monde un fils, avec une grande joie de la reine sa mère, qui l’accoucha, et qui alla présenter l’enfant au roi dès qu’il fut dans ses premières langes, qui étaient magnifiques.

Le roi de Perse reçut ce présent avec une joie qu’il est plus aisé d’imaginer que d’exprimer. Comme le visage du petit prince son fils était plein et éclatant de beauté, il ne crut pas pouvoir lui donner un nom plus convenable que celui de Beder. En action de grâce au ciel, il assigna de grandes aumônes aux pauvres, il fit sortir les prisonniers hors des prisons, il donna la liberté à tous les esclaves de l’un et de l’autre sexe, et il fit distribuer de grosses sommes aux ministres et aux dévots de sa religion. Il fit aussi de grandes largesses à sa cour et au peuple, et l’on publia, par son ordre, des réjouissances de plusieurs jours par toute la ville.

Après que la reine Gulnare fut relevée de ses couches, un jour que le roi de Perse, la reine Gulnare, la reine sa mère, le roi Saleh son frère et les princesses leurs parentes, s’entretenaient ensemble dans la chambre de la reine, la nourrice y entra avec le petit prince Beder qu’elle portait entre ses bras. Le roi Saleh se leva aussitôt de sa place, courut au petit prince, et après l’avoir pris entre les bras de la nourrice dans les siens, il se mit à le baiser et à le caresser avec de grandes démonstrations de tendresse. Il fit plusieurs tours par la chambre en jouant et en le tenant en l’air entre les mains, et tout d’un coup, dans le transport de sa joie, il s’élança par une fenêtre qui était ouverte, et se plongea dans la mer avec le prince.

Le roi de Perse, qui ne s’attendait pas à ce spectacle, poussa des cris épouvantables, dans la croyance qu’il ne reverrait plus le prince son cher fils, ou, s’il avait à le revoir, qu’il ne le reverrait que noyé. Peu s’en fallut qu’il ne rendît l’âme au milieu de son affliction, de sa douleur et de ses pleurs. « Sire, lui dit la reine Gulnare, d’un visage et d’un ton assurés à le rassurer lui-même, que Votre Majesté ne craigne rien. Le petit prince est mon fils comme il est le vôtre, et je ne l’aime pas moins que vous l’aimez : vous voyez cependant que je n’en suis pas alarmée ; je ne le dois pas être aussi. En effet, il ne court aucun risque, et vous verrez bientôt reparaître le roi son oncle, qui le rapportera sain et sauf. Quoiqu’il soit né de votre sang, par l’endroit néanmoins qu’il m’appartient, il ne laisse pas d’avoir le même avantage que nous de pouvoir vivre également dans la mer et sur la terre. La reine sa mère et les princesses ses parentes lui confirmèrent la même chose ; mais leurs discours ne firent pas un grand effet pour le guérir de sa frayeur : il ne lui fut pas possible d’en revenir tout le temps que le prince Beder ne parut plus à ses yeux.

La mer enfin se troubla, et l’on revit bientôt le roi Saleh qui s’en éleva avec le petit prince entre les bras, et qui, en se soutenant en l’air, rentra par la même fenêtre qu’il était sorti. Le roi de Perse fut ravi et dans une grande admiration de revoir le prince Beder aussi tranquille que quand il avait cessé de le voir. Le roi Saleh lui demanda : « Sire, Votre Majesté n’a-t-elle pas eu une grande peur quand elle m’a vu plonger dans la mer avec le prince mon neveu ? – Ah ! prince, reprit le roi de Perse, je ne puis vous l’exprimer : je l’ai cru perdu de ce moment, et vous m’avez redonné la vie en me le rapportant. – Sire, repartit le roi Saleh, je m’en étais douté ; mais il n’y avait pas le moindre sujet de crainte. Avant de me plonger, j’avais prononcé sur lui les paroles mystérieuses qui étaient gravées sur le sceau du grand roi Salomon, fils de David. Nous pratiquons la même chose à l’égard de tous les enfants qui nous naissent dans les régions du fond de la mer, et en vertu de ces paroles ils reçoivent le même privilège que nous avons par-dessus les hommes qui demeurent sur la terre. De ce que Votre Majesté vient de voir, elle peut juger de l’avantage que le prince Beder a acquis par sa naissance du côté de la reine Gulnare ma sœur. Tant qu’il vivra, et toutes les fois qu’il le voudra, il lui sera libre de se plonger dans la mer et de parcourir les vastes empires qu’elle renferme dans son sein. »

Après ces paroles, le roi Saleh, qui avait déjà remis le petit Beder entre les bras de sa nourrice, ouvrit une caisse qu’il était allé prendre dans son palais, dans le peu de temps qu’il avait disparu, et qu’il avait apportée remplie de trois cents diamants gros comme des œufs de pigeon, d’un pareil nombre de rubis d’une grosseur extraordinaire, d’autant de verges d’émeraudes de la longueur d’un demi-pied, et de trente filets ou colliers de perles, chacun de dix. « Sire, dit-il au roi de Perse en lui faisant présent de cette caisse, lorsque nous avons été appelés par la reine ma sœur, nous ignorions en quel endroit de la terre elle était, et qu’elle eût l’honneur d’être l’épouse d’un si grand monarque, c’est ce qui a fait que nous sommes arrivés les mains vides. Comme nous ne pouvons assez témoigner notre reconnaissance à Votre Majesté, nous la supplions d’en agréer cette faible marque, en considération des faveurs singulières qu’il lui a plu de lui faire, auxquelles nous ne prenons pas moins de part qu’elle-même. »

On ne peut exprimer quelle fut la surprise du roi de Perse quand il vit tant de richesses renfermées dans un si petit espace. « Hé quoi ! prince, s’écria-t-il, appelez-vous une faible marque de votre reconnaissance, lorsque vous ne me devez rien, un présent d’un prix inestimable ? Je vous déclare encore une fois que vous ne m’êtes redevables de rien, ni la reine votre mère, ni vous ; je m’estime trop heureux du consentement que vous avez donné à l’alliance que j’ai contractée avec vous. Madame, dit-il à la reine Gulnare en se tournant de son côté, le roi votre frère me met dans une confusion dont je ne puis revenir, et je le supplierais de trouver bon que je refusasse son présent, si je ne craignais qu’il ne s’en offensât : priez-le d’agréer que je me dispense de l’accepter.

« – Sire, repartit le roi Saleh, je ne suis pas surpris que Votre Majesté trouve le présent extraordinaire : je sais qu’on n’est pas accoutumé sur la terre à voir des pierreries de cette qualité et en si grand nombre tout à la fois. Mais si elle savait que je sais où sont les minières d’où on les tire, et qu’il est en ma disposition d’en faire un trésor plus riche que tout ce qu’il y en a dans les trésors des rois de la terre, elle s’étonnerait que nous ayons pris la hardiesse de lui faire un présent de si peu de chose. Aussi nous vous supplions de ne les pas regarder par cet endroit, mais par l’amitié sincère qui nous oblige de vous l’offrir, et de ne nous pas donner la mortification de ne pas le recevoir de même. » Des manières si honnêtes obligèrent le roi de Perse de l’accepter, et il lui en fit de grands remerciements, de même qu’à la reine sa mère.

Quelques jours après, le roi Saleh témoigna au roi de Perse que la reine sa mère, les princesses ses parentes et lui n’auraient pas un plus grand plaisir que de passer toute leur vie à sa cour, mais que comme il y avait longtemps qu’ils étaient absents de leur royaume, et que leur présence y était nécessaire, ils le priaient de trouver bon qu’ils prissent congé de lui et de la reine Gulnare. Le roi de Perse leur marqua qu’il était bien fâché de ce qu’il n’était pas en son pouvoir de leur rendre la même civilité, d’aller leur rendre visite dans leurs états : « Mais comme je suis persuadé, ajouta-t-il, que vous n’oublierez pas la reine Gulnare et que vous la viendrez voir de temps en temps, j’espère que j’aurai l’honneur de vous revoir plus d’une fois. »

Il y eut beaucoup de larmes de répandues de part et d’autre dans leur séparation. Le roi Saleh se sépara le premier, mais la reine sa mère et les princesses furent obligées, pour le suivre, de s’arracher en quelque manière des embrassements de la reine Gulnare, qui ne pouvait se résoudre à les laisser partir. Dès que cette troupe royale eut disparu, le roi de Perse ne put s’empêcher de dire à la reine Gulnare : « Madame, j’eusse regardé comme un homme qui eût voulu abuser de ma crédulité celui qui eût entrepris de me faire passer pour véritables les merveilles dont j’ai été témoin depuis le moment que votre illustre famille a honoré mon palais de sa présence. Mais je ne puis démentir mes yeux ; je m’en souviendrai toute ma vie, et je ne cesserai de bénir le ciel de ce qu’il vous a adressé à moi préférablement à tout autre prince. »

Le petit prince Beder fut nourri et élevé dans le palais, sous les yeux du roi et de la reine de Perse, qui le virent croître et augmenter en beauté avec une grande satisfaction. Il leur en donna beaucoup plus à mesure qu’il avança en âge, par son enjouement continuel, par ses manières agréables en tout ce qu’il faisait, et par les marques de la justesse et de la vivacité de son esprit en tout ce qu’il disait ; et cette satisfaction leur était d’autant plus sensible, que le roi Saleh, son oncle, la reine sa grand’mère et les princesses ses cousines, venaient souvent en prendre leur part. On n’eut point de peine à lui apprendre à lire et à écrire, et on lui enseigna avec la même facilité toutes les sciences qui convenaient à un prince de son rang.

Quand le prince de Perse eut atteint l’âge de quinze ans, il s’acquittait déjà de tous ses exercices, infiniment avec plus d’adresse et de bonne grâce que ses maîtres. Avec cela, il était d’une sagesse et d’une prudence admirables. Le roi de Perse, qui avait reconnu en lui, presque dès sa naissance, ces vertus si nécessaires à un monarque, qui l’avait vu s’y fortifier jusqu’alors, et qui d’ailleurs s’apercevait tous les jours des grandes infirmités de la vieillesse, ne voulut pas attendre que sa mort lui donnât lieu de le mettre en possession du royaume. Il n’eut pas de peine à faire consentir son conseil à ce qu’il souhaitait là-dessus ; et les peuples apprirent sa résolution avec d’autant plus de joie, que le prince Beder était digne de les commander. En effet, comme il y avait longtemps qu’il paraissait en public, ils avaient eu tout le loisir de remarquer qu’il n’avait pas cet air dédaigneux, fier et rebutant, si familier à la plupart des autres princes, qui regardent tout ce qui est au-dessous d’eux avec une hauteur et un mépris insupportables. Ils savaient au contraire qu’il regardait tout le monde avec une bonté qui invitait à s’approcher de lui ; qu’il écoutait favorablement ceux qui avaient à lui parler ; qu’il leur répondait avec une bienveillance qui lui était particulière, et qu’il ne refusait rien à personne, pour peu que ce qu’on lui demandait fût juste.

« Le jour de la cérémonie fut arrêté, et ce jour-là, au milieu de son conseil, qui était plus nombreux qu’à l’ordinaire, le roi de Perse, qui d’abord s’était assis sur son trône, en descendit, ôta sa couronne de dessus sa tête, la mit sur celle du prince Beder, et après l’avoir aidé à monter à saplace, il lui baisa la main, pour marquer qu’il lui remettait toute son autorité et tout son pouvoir ; après quoi, il se mit au-dessous de lui, au rang des vizirs et des émirs.

Aussitôt les vizirs, les émirs et tous les officiers principaux vinrent se jeter aux pieds du nouveau roi, et lui prêtèrent le serment de fidélité, chacun dans son rang. Le grand vizir fit ensuite le rapport de plusieurs affaires importantes, sur lesquelles il prononça avec une sagesse qui fit l’admiration de tout le conseil. Il déposa ensuite plusieurs gouverneurs convaincus de malversations, et en mit d’autres à leur place, avec un discernement si juste et si équitable, qu’il s’attira les acclamations de tout le monde, d’autant plus honorables que la flatterie n’y avait aucune part. Il sortit enfin du conseil, et, accompagné du roi son père, il alla à l’appartement de la reine Gulnare. La reine ne le vit pas plutôt avec la couronne sur la tête, qu’elle courut à lui et l’embrassa avec beaucoup de tendresse, en lui souhaitant un règne de longue durée.

La première année de son règne, le roi Beder s’acquitta de toutes les fonctions royales avec une grande assiduité. Sur toute chose il prit grand soin de s’instruire de l’état des affaires et de tout ce qui pouvait contribuer à la félicité de ses sujets. L’année suivante, après qu’il eut laissé l’administration des affaires à son conseil, sous le bon plaisir de l’ancien roi son père, il sortit de la capitale sous prétexte de prendre le divertissement de la chasse, mais c’était pour parcourir toutes les provinces de son royaume afin d’y corriger les abus, d’établir le bon ordre et la discipline partout, et d’ôter aux princes ses voisins, malintentionnés, l’envie de rien entreprendre contre la sûreté et la tranquillité de ses états, en se faisant voir sur les frontières.

Il ne fallut pas moins de temps qu’une année entière à ce jeune roi pour exécuter un dessein si digne de lui. Il n’y avait pas longtemps qu’il était de retour quand le roi son père tomba malade si dangereusement, que d’abord il connut lui-même qu’il n’en relèverait pas. Il attendit le dernier moment de sa vie avec une grande tranquillité, et l’unique soin qu’il eut, fut de recommander aux ministres et aux seigneurs de la cour du roi son fils, de persister dans la fidélité qu’ils lui avaient jurée, et il n’y en eut pas un qui n’en renouvelât le serment avec autant de bonne volonté que la première fois. Il mourut enfin avec un regret très-sensible du roi Beder et de la reine Gulnare, qui firent porter son corps dans un superbe mausolée, avec une pompe proportionnée à sa dignité.

Après que les funérailles furent achevées, le roi Beder n’eut pas de peine à suivre la coutume en Perse de pleurer les morts un mois entier, et de ne voir personne tout ce temps-là. Il eût pleuré son père toute sa vie, s’il eût écouté l’excès de son affliction, et s’il eût été permis à un grand roi de s’y abandonner tout entier. Dans cet intervalle, la reine, mère de la reine Gulnare, et le roi Saleh, avec les princesses leurs parentes, arrivèrent, et prirent une grande part à leur affliction avant de leur parler de se consoler.

Quand le mois fut écoulé, le roi ne put se dispenser de donner entrée à son grand vizir et à tous les seigneurs de sa cour, qui le supplièrent de quitter l’habit de deuil, de se faire voir à ses sujets et de reprendre le soin des affaires comme auparavant. Il témoigna une si grande répugnance à les écouter, que le grand vizir fut obligé de prendre la parole et de lui dire : « Sire, il n’est pas besoin de représenter à Votre Majesté qu’il n’appartient qu’à des femmes de s’opiniâtrer à demeurer dans un deuil perpétuel. Nous ne doutons pas qu’elle n’en soit très-persuadée et que ce n’est pas son intention de suivre leur exemple. Nos larmes ni les vôtres ne sont pas capables de redonner la vie au roi votre père, quand nous ne cesserions de pleurer toute notre vie. Il a subi la loi commune à tous les hommes, qui les soumet au tribut indispensable de la mort. Nous ne pouvons cependant dire absolument qu’il soit mort, puisque nous le revoyons en votre sacrée personne. Il n’a pas douté lui-même en mourant qu’il ne dût revivre en vous : c’est à Votre Majesté à faire voir qu’il ne s’est pas trompé. »

Le roi Beder ne put résister à des instances si pressantes ; il quitta l’habit de deuil dès ce moment, et après qu’il eut repris l’habillement et les ornements royaux, il commença de pourvoir aux besoins de son royaume et de ses sujets, avec la même attention qu’avant la mort du roi son père. Il s’en acquitta avec une approbation universelle, et comme il était exact à maintenir l’observation des ordonnances de ses prédécesseurs, les peuples ne s’aperçurent pas d’avoir changé de maître.

Le roi Saleh, qui était retourné dans ses états de la mer avec la reine sa mère et les princesses, dès qu’il eut vu que le roi Beder avait repris le gouvernement, revint seul au bout d’un an, et le roi Beder et la reine Gulnare furent ravis de le revoir. Un soir, au sortir de table, après qu’on eut desservi et qu’on les eut laissés seuls, ils s’entretinrent de plusieurs choses.

Insensiblement le roi Saleh tomba sur les louanges du roi, son neveu, et témoigna à la reine sa sœur combien il était satisfait de la sagesse avec laquelle il gouvernait, qui lui avait acquis une si grande réputation, non-seulement auprès des rois ses voisins, mais même jusqu’aux royaumes les plus éloignés. Le roi Beder, qui ne pouvait entendre parler de sa personne si avantageusement, et ne voulait pas aussi par bienséance imposer silence au roi son oncle, se tourna de l’autre côté et fit semblant de dormir, en appuyant la tête sur un coussin qui était derrière lui.

Des louanges qui ne regardaient que la conduite merveilleuse et l’esprit supérieur en toutes choses du roi Beder, le roi Saleh passa à celle du corps, et en parla comme d’un prodige qui n’avait rien de semblable sur la terre ni dans les royaumes de dessous les eaux de la mer, dont il eût connaissance. « Ma sœur, s’écria-t-il tout d’un coup, tel qu’il est fait et tel que vous le voyez vous-même, je m’étonne que vous n’ayez pas encore songé à le marier. Si je ne me trompe, cependant, il est dans sa vingtième année, et à cet âge il n’est pas permis à un prince comme lui d’être sans femme. Je veux y penser moi-même, puisque vous n’y pensez pas, et lui donner pour épouse une princesse de nos royaumes, qui soit digne de lui.

– « Mon frère, reprit la reine Gulnare, vous me faites souvenir d’une chose dont je vous avoue que je n’ai pas eu la moindre pensée jusqu’à présent. Comme il n’a pas encore témoigné qu’il eût aucun penchant pour le mariage, je n’y avais pas fait d’attention moi-même, et je suis bien aise que vous vous soyez avisé de m’en parler. Comme j’approuve fort de lui donner une de nos princesses, je vous prie de m’en nommer quelqu’une, mais si belle et si accomplie que le roi mon fils soit forcé de l’aimer.

– « J’en sais une, repartit le roi Saleh en parlant bas ; mais avant de vous dire qui elle est, je vous prie de voir si le roi mon neveu dort : je vous dirai pourquoi il est bon que nous prenions cette précaution. La reine Gulnare se retourna, et comme elle vit Beder dans la situation où il était, elle ne douta nullement qu’il ne dormît profondément. Le roi Beder cependant, bien loin de dormir, redoubla son attention pour ne rien perdre de ce que le roi son oncle avait à dire avec tant de secret. « Il n’est pas besoin que vous vous contraigniez, dit la reine au roi son frère : vous pouvez parler librement sans craindre d’être entendu.

– « Il n’est pas à propos, reprit le roi Saleh, que le roi mon neveu ait si tôt connaissance de ce que j’ai à vous dire. L’amour, comme vous le savez, se prend quelquefois par l’oreille, et il n’est pas nécessaire qu’il aime de cette manière celle que j’ai à vous nommer. En effet, je vois de grandes difficultés à surmonter, non pas du côté de la princesse, comme je l’espère, mais du côté du roi son père. Je n’ai qu’à vous nommer la princesse Giauhare et le roi de Samandal.

– « Que dites-vous, mon frère ? repartit la reine Gulnare : la princesse Giauhare n’est-elle pas encore mariée ? Je me souviens de l’avoir vue peu de temps avant que je me séparasse d’avec vous ; elle avait environ dix-huit mois, et dès lors elle était d’une beauté surprenante. Il faut qu’elle soit aujourd’hui la merveille du monde, si sa beauté a toujours augmenté depuis ce temps-là. Le peu d’âge qu’elle a plus que le roi mon fils ne doit pas nous empêcher de faire nos efforts pour lui procurer un parti si avantageux. Il ne s’agit que de savoir les difficultés que vous y trouvez, et de les surmonter.

– « Ma sœur, répliqua le roi Saleh, c’est que le roi de Samandal est d’une vanité insupportable, et qu’il se regarde au-dessus de tous les autres rois ; qu’il y a peu d’apparence de pouvoir entrer en traité avec lui sur cette alliance. J’irai moi-même néanmoins lui faire la demande de la princesse sa fille, et s’il nous refuse, nous nous adresserons ailleurs, où nous serons écoutés plus favorablement. C’est pour cela, comme vous le voyez, ajouta-t-il, qu’il est bon que le roi mon neveu ne sache rien de notre dessein, que nous ne soyons certains du consentement du roi de Samandal, de crainte que l’amour de la princesse Giauhare ne s’empare de son cœur et que nous ne puissions réussir à la lui obtenir. » Ils s’entretinrent encore quelque temps sur le même sujet, et, avant de se séparer, ils convinrent que le roi Saleh retournerait incessamment dans son royaume, et ferait la demande de la princesse Giauhare au roi de Samandal pour le roi de Perse.

La reine Gulnare et le roi Saleh, qui croyaient que le roi Beder dormait véritablement, l’éveillèrent quand ils voulurent se retirer, et le roi Beder réussit fort bien à faire semblant de se réveiller, comme s’il eût dormi d’un profond sommeil. Il était vrai, cependant, qu’il n’avait pas perdu un mot de leur entretien, et que le portrait qu’ils avaient fait de la princesse Giauhare avait enflammé son cœur d’une passion qui lui était toute nouvelle. Il se forma une idée de sa beauté si avantageuse, que le désir de la posséder lui fit passer toute la nuit dans des inquiétudes qui ne lui permirent pas de fermer l’œil un moment.

Le lendemain, le roi Saleh voulut prendre congé de la reine Gulnare et du roi son neveu. Le jeune roi de Perse, qui savait bien que le roi son oncle ne voulait partir si tôt que pour aller travailler à son bonheur, sans perdre de temps, ne laissa pas de changer de couleur à ce discours. Sa passion était si forte, qu’elle ne lui permettait pas de demeurer sans voir l’objet qui la causait, aussi longtemps qu’il jugeait qu’il en mettrait à traiter de son mariage. Il prit la résolution de le prier de vouloir bien l’emmener avec lui ; mais, comme il ne voulait pas que la reine sa mère en sût rien, afin d’avoir occasion de lui en parler en particulier, il l’engagea à demeurer encore ce jour-là pour être d’une partie de chasse avec lui le jour suivant, résolu de profiter de cette occasion pour lui déclarer son dessein.

La partie de chasse se fit, et le roi Beder se trouva seul plusieurs fois avec le roi son oncle ; mais il n’eut pas la hardiesse d’ouvrir la bouche pour lui dire un mot de ce qu’il avait projeté. Au plus fort de la chasse, comme le roi Saleh s’était séparé d’avec lui, et qu’aucun officier ni de ses gens n’était resté près de lui, il mit pied à terre près d’un ruisseau, et, après qu’il eut attaché son cheval à un arbre qui faisait un très-bel ombrage le long du ruisseau avec plusieurs autres qui le bordaient, il se coucha à demi sur le gazon, et donna un libre cours à ses larmes, qui coulèrent en abondance accompagnées de soupirs et de sanglots. Il demeura longtemps dans cet état, abîmé dans ses pensées, sans proférer une seule parole.

Le roi Saleh, cependant, qui ne vit plus le roi son neveu, fut dans une grande peine de savoir où il était, et il ne trouvait personne qui lui en donnât des nouvelles. Il se sépara d’avec les autres chasseurs, et en le cherchant il l’aperçut de loin. Il avait remarqué dès le jour précédent, et encore plus clairement le même jour, qu’il n’avait pas son enjouement ordinaire, qu’il était rêveur, contre sa coutume, et qu’il n’était pas prompt à répondre aux demandes qu’on lui faisait, ou s’il y répondait, ne le faisait pas à propos. Mais il n’avait pas eu le moindre soupçon de la cause de ce changement. Dès qu’il le vit dans la situation où il était, il ne douta pas qu’il n’eût entendu l’entretien qu’il avait eu avec la reine Gulnare, et qu’il ne fût amoureux. Il mit pied à terre assez loin de lui ; après qu’il eut attaché son cheval à un arbre, il prit un grand détour et s’en approcha sans faire de bruit, si près qu’il lui entendit prononcer ces paroles :

« Aimable princesse du royaume de Samandal, s’écria-t-il, on ne m’a fait sans doute qu’une faible ébauche de votre beauté incomparable. Je vous soutiens encore plus belle préférablement à toutes les princesses du monde, que le soleil n’est beau préférablement à la lune et à tous les astres ensemble. J’irais dès ce moment vous offrir mon cœur, si je savais où vous trouver : il vous appartient, et jamais princesse ne le possédera que vous. »

Le roi Saleh n’en voulut pas entendre davantage ; il s’avança, et en se faisant voir au roi Beder : « À ce que je vois, mon neveu, lui dit-il, vous avez entendu ce que nous disions avant-hier de la princesse Giauhare, la reine votre mère, et moi. Ce n’était pas notre intention, et nous avons cru que vous dormiez. – Mon oncle, reprit le roi Beder, je n’en ai pas perdu une parole, et j’ai éprouvé l’effet que vous aviez prévu et que vous n’avez pu éviter. Je vous avais retenu exprès, dans le dessein de vous parler de mon amour avant votre départ ; mais la honte de vous faire un aveu de ma faiblesse, si c’en est une d’aimer une princesse si digne d’être aimée, m’a fermé la bouche. Je vous supplie donc, par l’amitié que vous avez pour un prince qui a l’honneur d’être votre allié de si près, d’avoir pitié de moi, et de ne pas attendre, pour me procurer la vue de la divine Giauhare, que vous ayez obtenu le consentement du roi son père pour notre mariage, à moins que vous n’aimiez mieux que je meure d’amour pour elle avant de la voir. »

Ce discours du roi de Perse embarrassa fort le roi Saleh. Le roi Saleh lui représenta combien il lui était difficile qu’il lui donnât la satisfaction qu’il demandait, qu’il ne pouvait le faire sans l’emmener avec lui : et comme sa présence était nécessaire dans son royaume, que tout était à craindre s’il s’en absentait ; il le conjura de modérer sa passion jusqu’à ce qu’il eût mis les choses en état de pouvoir le contenter, en l’assurant qu’il y allait employer toute la diligence possible, et qu’il viendrait lui en rendre compte dans peu de jours. Le roi de Perse n’écouta pas ces raisons. « Oncle cruel, repartit-il, je vois bien que vous ne m’aimez pas autant que je me l’étais persuadé, et que vous aimez mieux que je meure que de m’accorder la première prière que je vous ai faite de ma vie. – Je suis prêt à faire voir à Votre Majesté, répliqua le roi Saleh, qu’il n’y a rien que je ne veuille faire pour vous obliger ; mais je ne puis vous emmener avec moi que vous n’en ayez parlé à la reine votre mère : que dirait-elle de vous et de moi ? Je le veux bien, si elle y consent, et je joindrai mes prières aux vôtres. – Vous n’ignorez pas, reprit le roi de Perse, que la reine ma mère ne voudra jamais que je l’abandonne, et cette excuse me fait mieux connaître la dureté que vous avez pour moi. Si vous m’aimez autant que vous voulez que je le croie, il faut que vous retourniez en votre royaume dès ce moment, et que vous m’emmeniez avec vous. »

Le roi Saleh, forcé de céder à la volonté du roi de Perse, tira une bague qu’il avait au doigt, où étaient gravés les mêmes noms mystérieux de Dieu que sur le sceau de Salomon, qui avait fait tant de prodiges par leur vertu. En la lui présentant : « Prenez cette bague, dit-il, mettez-la à votre doigt, et ne craignez ni les eaux de la mer ni sa profondeur. » Le roi de Perse prit la bague, et quand il l’eut mise au doigt : « Faites comme moi, lui dit encore le roi Saleh ; » et en même temps ils s’élevèrent en l’air légèrement en avançant vers la mer, qui n’était pas éloignée, où ils se plongèrent.

Le roi marin ne mit pas beaucoup de temps à arriver à son palais avec le roi de Perse, son neveu, qu’il mena d’abord à l’appartement de la reine, à qui il le présenta. Le roi de Perse baisa la main de la reine sa grand’mère, et la reine l’embrassa avec une grande démonstration de joie. « Je ne vous demande pas de nouvelles de votre santé, lui dit-elle, je vois que vous vous portez bien, et j’en suis ravie ; mais je vous prie de m’en apprendre de la reine Gulnare, votre mère et ma fille. » Le roi de Perse se garda bien de lui dire qu’il était parti sans prendre congé d’elle ; il l’assura au contraire qu’il l’avait laissée en parfaite santé, et qu’elle l’avait chargé de lui bien faire ses compliments. La reine lui présenta ensuite les princesses, et pendant qu’elle lui donna lieu de s’entretenir avec elles, elle entra dans un cabinet avec le roi Saleh, qui lui apprit l’amour du roi de Perse pour la princesse Giauhare, sur le seul récit de sa beauté, contre son intention ; qu’il l’avait amené sans avoir pu s’en défendre, et qu’il allait aviser aux moyens de la lui procurer en mariage.

Quoique le roi Saleh, à proprement parler, fût innocent de la passion du roi de Perse, la reine néanmoins lui sut fort mauvais gré d’avoir parlé de la princesse Giauhare devant lui avec si peu de précaution. « Votre imprudence n’est point pardonnable, lui dit-elle ; espérez-vous que le roi de Samandal, dont le caractère vous est si connu, aura plus de considération pour vous que pour tant d’autres rois à qui il a refusé sa fille avec un mépris si éclatant ? Voulez-vous qu’il vous renvoie avec la même confusion ?

« – Madame, reprit le roi Saleh, je vous ai déjà marqué que c’est contre mon intention que le roi mon neveu a entendu ce que j’ai raconté de la beauté de la princesse Giauhare à la princesse ma sœur. La faute est faite, et nous devons songer qu’il aime très-passionnément, et qu’il mourra d’affliction et de douleur si nous ne la lui obtenons en quelque manière que ce soit. Je ne dois y rien oublier, puisque c’est moi, quoique innocemment, qui ai fait le mal, et j’emploierai tout ce qui est en mon pouvoir pour y apporter le remède. J’espère, madame, que vous approuverez ma résolution d’aller trouver moi-même le roi de Samandal avec un riche présent de pierreries, et de lui demander la princesse sa fille pour le roi de Perse votre petit-fils. J’ai quelque confiance qu’il ne me la refusera pas, et qu’il agréera de s’allier avec un des plus puissants monarques de la terre.

« – Il eût été à souhaiter, repartit la reine, que nous n’eussions pas été dans la nécessité de faire cette demande, dont il n’est pas sûr que nous ayons un succès aussi heureux que nous le souhaiterions ; mais, comme il s’agit du repos et de la satisfaction du roi mon petit-fils, j’y donne mon consentement. Sur toute chose, puisque vous connaissez l’humeur du roi Samandal, prenez garde, je vous en supplie, de lui parler avec tous les égards qui lui sont dus, et d’une manière si obligeante qu’il ne s’en offense pas. »

La reine prépara le présent elle-même, et le composa de diamants, de rubis, d’émeraudes, et de files de perles, et les mit dans une cassette fort riche et fort propre. Le lendemain, le roi prit congé d’elle et du roi de Perse, et partit avec une troupe choisie et peu nombreuse de ses officiers et de ses gens. Il arriva bientôt au royaume, à la capitale et au palais du roi de Samandal, et le roi de Samandal ne différa pas de lui donner audience dès qu’il eut appris son arrivée. Il se leva de son trône dès qu’il le vit paraître, et le roi Saleh, qui voulut bien oublier ce qu’il était pour quelques moments, se prosterna à ses pieds en lui souhaitant l’accomplissement de tout ce qu’il pourrait désirer. Le roi de Samandal se baissa aussitôt pour le faire relever ; et, après qu’il lui eut fait prendre place auprès de lui, il lui dit qu’il était le bienvenu, et lui demanda s’il avait quelque chose qu’il pût faire pour son service.

« Sire, répondit le roi Saleh, quand je n’aurais pas d’autres motifs que celui de rendre mes respects à un prince des plus puissants qu’il y ait au monde, et si distingué par sa sagesse et par sa valeur, je ne marquerais que faiblement à Votre Majesté combien je l’honore. Si elle pouvait pénétrer jusqu’au fond de mon cœur, elle connaîtrait la grande vénération dont il est rempli pour elle, et le désir ardent que j’ai de lui donner des témoignages de mon attachement. » En disant ces paroles, il prit la cassette des mains d’un de ses gens, l’ouvrit, et en la lui présentant, il le supplia de vouloir bien l’agréer.

« Prince, reprit le roi de Samandal, vous ne me faites pas un présent si considérable que vous n’ayez une demande proportionnée à me faire. Si c’est quelque chose qui dépende de mon pouvoir, je me ferai un très-grand plaisir de vous l’accorder. Parlez, et dites-moi librement en quoi je puis vous obliger.

« – Il est vrai, sire, repartit le roi Saleh, que j’ai une grâce à demander à Votre Majesté, et je me garderais bien de la lui demander s’il n’était en son pouvoir de me la faire. La chose dépend d’elle si absolument, que je la demanderais en vain à tout autre. Je la lui demande donc avec toutes les instances possibles, et je la supplie de ne me la pas refuser. – Si cela est ainsi, répliqua le roi de Samandal, vous n’avez qu’à m’apprendre ce que c’est, et vous verrez de quelle manière je sais obliger quand je le puis.

« – Sire, lui dit alors le roi Saleh, après la confiance que Votre Majesté veut bien que je prenne sur sa bonne volonté, je ne dissimulerai pas davantage que je viens la supplier de nous honorer de son alliance par le mariage de la princesse Giauhare, son honorable fille, et de fortifier par-là la bonne intelligence qui unit les deux royaumes depuis si longtemps. »

À ce discours, le roi de Samandal fit de grands éclats de rire en se laissant aller à la renverse sur le coussin où il avait le dos appuyé, d’une manière fort injurieuse au roi Saleh. « Roi Saleh, lui dit-il d’un air de mépris, je m’étais imaginé que vous étiez un prince de bon sens, sage et avisé, et votre discours, au contraire, me fait connaître combien je me suis trompé. Dites-moi, je vous prie, où était votre esprit quand vous vous êtes formé une aussi grande chimère que celle dont vous venez de me parler. Avez-vous bien pu concevoir seulement la pensée d’aspirer au mariage d’une princesse, fille d’un roi aussi grand et aussi puissant que je le suis ? Vous deviez mieux considérer auparavant la grande distance qu’il y a de vous à moi, et ne pas venir perdre en un moment l’estime que je faisais de votre personne. »

Le roi Saleh fut extrêmement offensé d’une réponse si outrageante, et il eut bien de la peine à retenir son juste ressentiment. « Que Dieu, sire, reprit-il avec toute la modération possible, récompense Votre Majesté comme elle le mérite ! elle voudra bien que j’aie l’honneur de lui dire que je ne demande pas la princesse sa fille en mariage pour moi. Quand cela serait, bien loin que Votre Majesté dût s’en offenser ou la princesse elle-même, je croirais faire beaucoup d’honneur à l’un et à l’autre. Votre Majesté sait bien que je suis un des rois de la mer, comme elle, que les rois mes prédécesseurs ne cèdent en rien par leur ancienneté à aucune des autres familles royales, et que le royaume que je tiens d’eux n’est pas moins florissant ni moins puissant que de leur temps. Si elle ne m’eût pas interrompu, elle eût bientôt compris que la grâce que je lui demande ne me regarde pas, mais le jeune roi de Perse, mon neveu, dont la puissance et la grandeur, non plus que ses qualités personnelles, ne doivent pas lui être inconnues. Tout le monde reconnaît que la princesse Giauhare est la plus belle personne qu’il y ait sous les cieux ; mais il n’est pas moins vrai que le jeune roi de Perse est le prince le mieux fait et le plus accompli qu’il y ait sur la terre et dans tous les royaumes de la mer, et les avis ne sont point partagés là-dessus. Ainsi, comme la grâce que je demande ne peut tourner qu’à une grande gloire pour elle et pour la princesse Giauhare, elle ne doit pas douter que le consentement qu’elle donnera à une alliance si proportionnée ne soit suivi d’une approbation universelle. La princesse est digne du roi de Perse, et le roi de Perse n’est pas moins digne d’elle. Il n’y a ni roi ni prince au monde qui puisse le lui disputer. »

Le roi de Samandal n’eût pas donné le loisir au roi Saleh de lui parler si longtemps, si l’emportement où il le mit lui en eût laissé la liberté. Il fut encore du temps sans prendre la parole, après qu’il eut cessé, tant il était hors de lui-même. Il éclata enfin par des injures atroces et indignes d’un grand roi : « Chien, s’écria-t-il, tu oses me tenir ce discours et proférer seulement le nom de ma fille devant moi ! Penses-tu que le fils de ta sœur Gulnare puisse entrer en comparaison avec ma fille ? Qui es-tu, toi ? qui était ton père ? qui est ta sœur et qui est ton neveu ? Son père n’était-il pas un chien et fils de chien comme toi ? Qu’on arrête l’insolent et qu’on lui coupe le cou ! »

Les officiers, en petit nombre, qui étaient autour du roi de Samandal, se mirent aussitôt en devoir d’obéir ; mais comme le roi Saleh était dans la force de son âge, léger et dispos, il s’échappa avant qu’ils eussent tiré le sabre, et il gagna la porte du palais, où il trouva mille hommes de ses parents et de sa maison bien armés et bien équipés, qui ne faisaient que d’arriver. La reine sa mère avait fait réflexion sur le peu de monde qu’il avait pris avec lui, et comme elle avait pressenti la mauvaise réception que le roi de Samandal pouvait lui faire, elle les avait envoyés et priés de faire grande diligence. Ceux de ses parents qui se trouvèrent à la tête se surent bon gré d’être arrivés si à propos quand ils le virent venir avec ses gens, qui le suivaient dans un grand désordre, et qu’on le poursuivait. « Sire, s’écrièrent-ils au moment qu’il les joignit, de quoi s’agit-il ? nous voici prêts à vous venger ; vous n’avez qu’à commander. »

Le roi Saleh leur raconta la chose en peu de mots, se mit à la tête d’une grosse troupe, pendant que les autres restèrent à la porte, dont ils se saisirent, et il retourna sur ses pas. Comme le peu d’officiers et de gardes qui l’avaient poursuivi se furent dissipés, il rentra dans l’appartement du roi de Samandal, qui fut d’abord abandonné des autres et arrêté en même temps. Le roi Saleh laissa du monde suffisamment auprès de lui pour s’assurer de sa personne, et il alla d’appartement en appartement, en cherchant celui de la princesse Giauhare. Mais, au premier bruit, cette princesse s’était élancée à la surface de la mer avec les femmes qui s’étaient trouvées auprès d’elle, et s’était sauvée dans une île déserte.

Comme ces choses se passaient au palais du roi de Samandal, des gens du roi Saleh, qui avaient pris la fuite dès les premières menaces de ce roi, mirent la reine sa mère dans une grande alarme, en lui annonçant le danger où ils l’avaient laissé. Le jeune roi Beder, qui était présent à leur arrivée, en fut d’autant plus alarmé qu’il se regarda comme la première cause de tout le mal qui en pouvait arriver. Il ne se sentit pas assez de courage pour soutenir la présence de la reine sa grand’mère, après le danger où était le roi Saleh à son occasion. Pendant qu’il la vit occupée à donner des ordres qu’elle jugea nécessaires dans cette conjoncture, il s’élança du fond de la mer, et, comme il ne savait quel chemin prendre pour retourner au royaume de Perse, il se sauva dans la même île où la princesse Giauhare s’était sauvée.

Comme ce prince était hors de lui-même, il alla s’asseoir au pied d’un grand arbre qui était environné de plusieurs autres. Dans le temps qu’il reprenait ses esprits, il entendit que l’on parlait ; il prêta aussitôt l’oreille, mais il était un peu trop éloigné pour rien comprendre de ce que l’on disait. Il se leva, et s’avançant sans faire de bruit du côté d’où venait le son des paroles, il aperçut entre des feuillages une beauté dont il fut ébloui. « Sans doute, dit-il en lui-même en s’arrêtant et en la considérant avec admiration, que c’est la princesse Giauhare, que la frayeur a peut-être obligée d’abandonner le palais du roi son père ; si ce n’est pas elle, elle ne mérite pas moins que je l’aime de toute mon âme. » Il ne s’arrêta pas davantage, il se fit voir, et en s’approchant de la princesse avec une profonde révérence : « Madame, lui dit-il, je ne puis assez remercier le ciel de la faveur qu’il me fait aujourd’hui d’offrir à mes yeux ce qu’il voit de plus beau. Il ne pouvait m’arriver un plus grand bonheur que l’occasion de vous faire l’offre de mes très-humbles services. Je vous supplie, madame, de l’accepter ; une personne comme vous ne se trouve pas dans cette solitude sans avoir besoin de secours.

« – Il est vrai, seigneur, reprit la princesse Giauhare d’un air fort triste, qu’il est très-extraordinaire à une dame de mon rang de se trouver dans l’état où je suis. Je suis princesse, fille du roi de Samandal, et je m’appelle Giauhare. J’étais tranquillement dans son palais et dans mon appartement, lorsque tout à coup j’ai entendu un bruit effroyable ; on est venu m’annoncer aussitôt que le roi Saleh, je ne sais pour quel sujet, avait forcé le palais et s’était saisi du roi mon père, après avoir fait main basse sur tous ceux de sa garde qui lui avaient fait résistance. Je n’ai eu que le temps de me sauver et de chercher ici un asile contre sa violence. »

Au discours de la princesse, le roi Beder eut de la confusion d’avoir abandonné la reine sa grand’mère si brusquement, sans attendre l’éclaircissement de la nouvelle qu’on lui avait apportée ; mais il fut ravi que le roi, son oncle, se fût rendu maître de la personne du roi de Samandal. Il ne douta pas en effet que le roi de Samandal ne lui accordât la princesse pour avoir sa liberté. « Adorable princesse, repartit-il, votre douleur est très-juste, mais il est aisé de la faire cesser avec la captivité du roi votre père. Vous en tomberez d’accord lorsque vous saurez que je m’appelle Beder, que je suis roi de Perse, et que le roi Saleh est mon oncle. Je puis bien vous assurer qu’il n’a aucun dessein de s’emparer des états du roi votre père ; il n’a d’autre but que d’obtenir que j’aie l’honneur et le bonheur d’être son gendre en vous recevant de sa main pour épouse. Je vous avais déjà abandonné mon cœur sur le seul récit de votre beauté et de vos charmes, loin de m’en repentir, je vous supplie de le recevoir et d’être persuadée qu’il ne brûlera jamais que pour vous. J’ose espérer que vous ne le refuserez pas, et que vous considérerez qu’un roi qui est sorti de ses états uniquement pour venir vous l’offrir, mérite de la reconnaissance. Souffrez donc, belle princesse, que j’aie l’honneur d’aller vous présenter au roi, mon oncle. Le roi, votre père, n’aura pas sitôt donné son consentement à notre mariage, que mon oncle le laissera maître de ses états comme auparavant. »

La déclaration du roi Beder ne produisit pas l’effet qu’il en avait attendu. La princesse ne l’avait pas plutôt aperçu, qu’à sa bonne mine, à son air et à la bonne grâce avec laquelle il l’avait abordée, elle l’avait regardé comme une personne qui ne lui eût pas déplu ; mais dès qu’elle eut appris par lui-même qu’il était la cause du mauvais traitement qu’on venait de faire au roi son père, de la douleur qu’elle en avait, de la frayeur qu’elle en avait eue elle-même par rapport à sa propre personne, et de la nécessité où elle avait été réduite de prendre la fuite, elle le regarda comme un ennemi avec qui elle ne devait pas avoir de commerce. D’ailleurs, quelque disposition qu’elle eût à consentir elle-même au mariage qu’il désirait, comme elle jugea qu’une des raisons que le roi son père pouvait avoir de rejeter cette alliance, c’était que le roi Beder était né d’un roi de la terre, elle était résolue de se soumettre entièrement à sa volonté sur cet article. Elle ne voulut pas néanmoins témoigner rien de son ressentiment ; elle imagina seulement un moyen de se délivrer adroitement des mains du roi Beder, et en faisant semblant de le voir avec plaisir : « Seigneur, reprit-elle avec toute l’honnêteté possible, vous êtes donc le fils de la reine Gulnare, si célèbre par sa beauté singulière ? J’en ai bien de la joie, et je suis ravie de voir en vous un prince si digne d’elle. Le roi, mon père, a grand tort de s’opposer si fortement à nous unir ensemble ; il ne vous aura pas plutôt vu qu’il n’hésitera pas à nous rendre heureux l’un et l’autre. » En disant ces paroles, elle lui présenta la main pour marque d’amitié.

Le roi Beder crut qu’il était au comble de son bonheur ; il avança la main, et en prenant celle de la princesse, il se baissa pour la baiser par respect. La princesse ne lui en donna pas le temps. »Téméraire ! lui dit-elle en le repoussant et en lui crachant au visage, faute d’eau, quitte cette forme d’homme et prends celle d’un oiseau blanc, avec le bec et les pieds rouges ! » Dès qu’elle eut prononcé ces paroles, le roi Beder fut changé en un oiseau de cette forme, avec autant de mortification que d’étonnement. « Prenez-le, dit-elle aussitôt à une de ses femmes, et portez-le dans l’île sèche. » Cette île n’était qu’un rocher affreux où il n’y avait pas une goutte d’eau.

La femme prit l’oiseau, et en exécutant l’ordre de la princesse Giauhare, elle eut compassion de la destinée du roi Beder. « Ce serait dommage, dit-elle en elle-même, qu’un prince si digne de vivre mourût de faim et de soif. La princesse, si bonne et si douce, se repentira peut-être elle-même d’un ordre si cruel quand elle sera revenue de sa grande colère : il vaut mieux que je le porte dans un lieu où il puisse mourir de sa belle mort. » Elle le porta dans une île bien peuplée, et elle le laissa dans une campagne agréable plantée de toute sorte d’arbres fruitiers et arrosée de plusieurs ruisseaux.

Revenons au roi Saleh. Après qu’il eut cherché lui-même la princesse Giauhare et qu’il l’eut fait chercher dans tout le palais sans la trouver, il fit enfermer le roi de Samandal dans son propre palais, sous bonne garde, et quand il eut donné les ordres nécessaires pour le gouvernement du royaume en son absence, il vint rendre compte à la reine sa mère de l’action qu’il venait de faire. Il demanda où était le roi son neveu en arrivant, et il apprit, avec une grande surprise et beaucoup de chagrin, qu’il avait disparu. « On est venu nous apprendre, lui dit la reine, le grand danger où vous étiez au palais du roi de Samandal, et pendant que je donnais des ordres pour vous envoyer d’autres secours ou pour vous venger, il a disparu. Il faut qu’il ait été épouvanté d’apprendre que vous étiez en danger, et qu’il n’ait pas cru qu’il fût en sûreté avec nous. »

Cette nouvelle affligea extrêmement le roi Saleh, qui se repentit alors de la trop grande facilité qu’il avait eue de condescendre au désir du roi Beder sans en parler auparavant à la reine Gulnare. Il envoya après lui de tous les côtés ; mais quelque diligence qu’il pût faire, on ne lui en apporta aucune nouvelle, et au lieu de la joie qu’il s’était faite d’avoir si fort avancé un mariage qu’il regardait comme son ouvrage, la douleur qu’il eut de cet incident, auquel il ne s’attendait pas, en fut plus mortifiante. En attendant qu’il apprît de ses nouvelles, bonnes ou mauvaises, il laissa son royaume sous l’administration de la reine sa mère, et alla gouverner celui du roi de Samandal, qu’il continua de faire garder avec beaucoup de vigilance, quoique avec tous les égards dus à son caractère.

Le même jour que le roi Saleh était parti pour retourner au royaume de Samandal, la reine Gulnare, mère du roi Beder, arriva chez la reine sa mère. Cette princesse ne s’était pas étonnée de n’avoir pas vu revenir le roi son fils le jour de son départ ; elle s’était imaginé que l’ardeur de la chasse, comme cela lui était arrivé quelquefois, l’avait emporté plus loin qu’il ne se l’était proposé. Mais quand elle vit qu’il n’était pas revenu le lendemain ni le jour d’après, elle en fut dans une alarme dont il est aisé de juger par la tendresse qu’elle avait pour lui. Cette alarme fut beaucoup plus grande quand elle eut appris des officiers qui l’avaient accompagné et qui avaient été obligés de revenir après l’avoir cherché longtemps, lui et le roi Saleh, son oncle, sans les avoir trouvés, qu’il fallait qu’il leur fût arrivé quelque chose de fâcheux, ou qu’ils fussent ensemble en quelque endroit qu’ils ne pouvaient deviner ; qu’ils avaient bien trouvé leurs chevaux, mais que, pour leurs personnes, ils n’en avaient eu aucune nouvelle, quelque diligence qu’ils eussent faite pour en apprendre. Sur ce rapport, elle avait pris le parti de dissimuler et de cacher son affliction, et les avait chargés de retourner sur leurs pas et de faire encore leurs diligences. Pendant ce temps-là, elle avait pris son parti sans rien dire à personne, et, après avoir dit à ses femmes qu’elle voulait être seule, elle s’était plongée dans la mer pour s’éclaircir sur le soupçon qu’elle avait que le roi Saleh pouvait avoir emmené le roi de Perse avec lui.

Cette grande reine eût été reçue par la reine sa mère avec grand plaisir, si, dès qu’elle l’eut aperçue, elle ne se fût doutée du sujet qui l’avait amenée. « Ma fille, lui dit-elle, ce n’est pas pour me voir que vous venez ici, je m’en aperçois bien. Vous venez me demander des nouvelles du roi votre fils, et celles que j’ai à vous en donner ne sont capables que d’augmenter votre affliction, aussi bien que la mienne. J’avais eu une grande joie de le voir arriver avec le roi son oncle ; mais je n’eus pas plutôt appris qu’il était parti sans vous en avoir parlé, que je pris part à la peine que vous en souffririez. » Elle lui fit ensuite le récit du zèle avec lequel le roi Saleh était allé faire lui-même la demande de la princesse Giauhare, et de ce qui en était arrivé jusqu’à ce que le roi Beder eût disparu, « J’ai envoyé du monde après lui, ajouta-t-elle, et le roi mon fils, qui ne fait que de repartir pour gouverner le royaume de Samandal, a fait aussi ses diligences de son côté. Ça été sans succès jusqu’à présent ; mais il faut espérer que nous le reverrons lorsque nous ne l’attendrons pas. »

La désolée Gulnare ne se paya pas d’abord de cette espérance : elle regarda le roi son cher fils comme perdu, et elle le pleura amèrement en mettant toute la faute sur le roi son frère. La reine, sa mère, lui fit considérer la nécessité qu’il y avait qu’elle fît des efforts pour ne pas succomber à sa douleur. « Il est vrai, lui dit-elle, que le roi votre frère ne devait pas vous parler de ce mariage avec si peu de précaution, ni consentir jamais à amener le roi mon petit-fils sans vous en avertir auparavant. Mais, comme il n’y a pas de certitude que le roi de Perse ait péri absolument, vous ne devez rien négliger pour lui conserver son royaume. Ne perdez donc pas de temps, retournez à votre capitale ; votre présence y est nécessaire, et il ne vous sera pas difficile de tenir toutes choses dans l’état paisible où elles sont, en faisant publier que le roi de Perse a été bien aise de venir nous voir. »

Il ne fallait pas moins qu’une raison aussi forte que celle-là pour obliger la reine Gulnare à s’y rendre ; elle prit congé de la reine sa mère, et elle fut de retour au palais de la capitale de Perse avant qu’on se fût aperçu qu’elle s’en était absentée. Elle dépêcha aussitôt des gens pour rappeler les officiers qu’elle avait renvoyés à la quête du roi son fils, et leur annoncer qu’elle savait où il était et qu’on le reverrait bientôt. Elle en fit aussi répandre le bruit par toute la ville, et elle gouverna toutes choses de concert avec le premier ministre et le conseil, avec la même tranquillité que si le roi Beder eût été présent.

Pour revenir au roi Beder, que la femme de la princesse Giauhare avait porté et laissé dans l’île, comme nous l’avons dit, ce monarque fut dans un grand étonnement quand il se vit seul et sous la forme d’un oiseau. Il s’estima d’autant plus malheureux dans cet état, qu’il ne savait où il était ni en quelle partie du monde le royaume de Perse était situé. Quand il l’eût su, et qu’il eût assez connu la force de ses ailes pour se hasarder à traverser tant de mers et à s’y rendre, qu’eût-il gagné autre chose, que de se trouver dans la même peine et dans la même difficulté où il était, d’être connu, non pas pour roi de Perse, mais même pour un homme ? Il fut contraint de demeurer où il était, de vivre de la même nourriture que les oiseaux de son espèce, et de passer la nuit sur un arbre.

Au bout de quelques jours, un paysan fort adroit à prendre des oiseaux aux filets arriva à l’endroit où il était, et eut une grande joie quand il eut aperçu un si bel oiseau, d’une espèce qui lui était inconnue, quoiqu’il y eûtde longues années qu’il chassât aux filets. Il employa toute l’adresse dont il était capable, et il prit si bien ses mesures, qu’il prit l’oiseau. Ravi d’une si bonne capture, qui, selon l’estime qu’il en fit, devait lui valoir plus que beaucoup d’autres oiseaux ensemble de ceux qu’il prenait ordinairement, à cause de la rareté, il le mit dans une cage et le porta à la ville. Dès qu’il fut arrivé au marché, un bourgeois l’arrêta et lui demanda combien il voulait vendre l’oiseau.

Au lieu de répondre à cette demande, le paysan demanda au bourgeois à son tour ce qu’il en prétendait faire quand il l’aurait acheté. « Bonhomme, reprit le bourgeois, que veux-tu que j’en fasse, si je ne le fais rôtir pour le manger ? – Sur ce pied-là, repartit le paysan, vous croiriez l’avoir bien acheté si vous m’en aviez donné la moindre pièce d’argent. Je l’estime bien davantage, et ce ne serait pas pour vous quand vous m’en donneriez une pièce d’or. Je suis bien vieux, mais depuis que je me connais, je n’en ai pas encore vu un pareil. Je vais en faire un présent au roi ; il en connaîtra mieux le prix que vous. »

Au lieu de s’arrêter au marché, le paysan alla au palais, où il s’arrêta devant l’appartement du roi. Le roi était près d’une fenêtre d’où il voyait tout ce qui se passait dans la place. Comme il eut aperçu le bel oiseau, il envoya un officier des eunuques avec ordre de le lui acheter. L’officier vint au paysan, et lui demanda combien il voulait le vendre. « Si c’est pour Sa Majesté, reprit le paysan, je la supplie d’agréer que je lui en fasse un présent, et je vous prie de le lui porter. » L’officier porta l’oiseau au roi, et le roi le trouva si particulier, qu’il chargea l’officier de porter dix pièces d’or au paysan, qui se retira très-content ; après quoi il mit l’oiseau dans une cage magnifique, et lui donna du grain et de l’eau dans des vases précieux.

Le roi, qui était prêt de monter à cheval pour aller à la chasse, et qui n’avait pas eu le temps de bien voir l’oiseau, se le fit apporter dès qu’il fut de retour. L’officier apporta la cage, et, afin de le mieux considérer, le roi l’ouvrit lui-même et prit l’oiseau sur sa main. En le regardant avec grande admiration, il demanda à l’officier s’il l’avait vu manger. « Sire, reprit l’officier, Votre Majesté peut voir que le vase de sa mangeaille est encore plein, et je n’ai pas remarqué qu’il y ait touché. » Le roi dit qu’il fallait lui en donner de plusieurs sortes, afin qu’il choisît celle qui lui conviendrait.

Comme on avait déjà mis la table, on servit dans le temps que le roi prescrivait cet ordre. Dès qu’on eut posé les plats, l’oiseau battit des ailes, s’échappa de la main du roi, vola sur la table, où il se mit à becqueter sur le pain et sur les viandes, tantôt dans un plat et tantôt dans un autre ; le roi en fut si surpris, qu’il envoya l’officier des eunuques avertir la reine de venir voir cette merveille. L’officier raconta la chose à la reine en peu de mots, et la reine vint aussitôt. Mais dès qu’elle eut vu l’oiseau, elle se couvrit le visage de son voile et voulut se retirer. Le roi étonné de cette action, d’autant plus qu’il n’y avait que des eunuques dans la chambre et des femmes qui l’avaient suivie, lui demanda la raison qu’elle avait d’en user ainsi.

« Sire, répondit la reine, Votre Majesté n’en sera plus étonnée quand elle aura appris que cet oiseau n’est pas un oiseau comme elle se l’imagine, et que c’est un homme. – Madame, reprit le roi, plus étonné qu’auparavant, vous voulez vous railler de moi sans doute ; vous ne me persuaderez pas qu’un oiseau soit un homme. – Sire, Dieu me garde de me railler de Votre Majesté ! Rien n’est plus vrai que ce que j’ai l’honneur de lui dire, et je l’assure que c’est le roi de Perse, qui se nomme Beder, fils de la célèbre Gulnare, princesse d’un des plus grands royaumes de la mer, neveu de Saleh, roi de ce royaume et petit-fils de la reine Farasche, mère de Gulnare et de Saleh, et c’est la princesse Giauhare, fille du roi de Samandal, qui l’a ainsi métamorphosé. » Afin que le roi n’en pût pas douter, elle lui raconta comment et pourquoi la princesse Giauhare s’était ainsi vengée du mauvais traitement que le roi Saleh avait fait au roi de Samandal, son père.

Le roi eut d’autant moins de peine à ajouter foi à tout ce que la reine lui raconta de cette histoire, qu’il savait qu’elle était une magicienne des plus habiles qu’il y eût jamais eu au monde, et que, comme elle n’ignorait rien de tout ce qui s’y passait, il était d’abord informé par son moyen des mauvais desseins des rois ses voisins contre lui, et les prévenait. Il eut compassion du roi de Perse, et il pria la reine avec instance de rompre l’enchantement qui le retenait sous cette forme.

La reine y consentit avec beaucoup de plaisir. « Sire, dit-elle au roi, que Votre Majesté prenne la peine d’entrer dans son cabinet avec l’oiseau, je lui ferai voir en peu de moments un roi digne de la considération qu’elle a pour lui. » L’oiseau, qui avait cessé de manger pour être attentif à l’entretien du roi et de la reine, ne donna pas au roi la peine de le prendre ; il passa le premier dans le cabinet, et la reine y entra bientôt après avec un vase plein d’eau à la main. Elle prononça sur le vase des paroles inconnues au roi, jusqu’à ce que l’eau commençât à bouillonner ; elle en prit aussitôt dans la main, et en la jetant sur l’oiseau : « Par la vertu des paroles saintes et mystérieuses que je viens de prononcer, dit-elle, et au nom du Créateur du ciel et de la terre, qui ressuscite les morts et maintient l’univers dans son état, quitte cette forme d’oiseau et reprends celle que tu as reçue de ton Créateur. »

La reine avait à peine achevé ces paroles, qu’au lieu de l’oiseau, le roi vit paraître un jeune prince de belle taille, dont le bel air et la bonne mine le charmèrent. Le roi Beder se prosterna d’abord et rendit grâces à Dieu de celle qu’il venait de lui faire. Il prit la main du roi en se relevant, et la baisa pour lui marquer sa parfaite reconnaissance. Mais le roi l’embrassa avec bien de la joie, et lui témoigna combien il avait de satisfaction de le voir. Il voulut aussi remercier la reine, mais elle était déjà retirée dans son appartement. Le roi le fit mettre à table avec lui, et, après le repas, il le pria de lui raconter comment la princesse Giauhare avait eu l’inhumanité de transformer en oiseau un prince aussi aimable qu’il l’était, et le roi de Perse le satisfit d’abord. Quand il eut achevé, le roi, indigné du procédé de la princesse, ne put s’empêcher de la blâmer. « Il était louable à la princesse de Samandal, reprit-il, de n’être pas insensible au traitement qu’on avait fait au roi son père ; mais qu’elle ait poussé la vengeance à un si grand excès contre un prince qui ne devait pas en être accusé, c’est de quoi elle ne se justifiera jamais auprès de personne. Mais laissons ce discours, et dites-moi en quoi je puis vous obliger davantage.

« – Sire, repartit le roi Beder, l’obligation que j’ai à Votre Majesté est si grande, que je devrais demeurer toute ma vie auprès d’elle pour lui en témoigner ma reconnaissance. Mais, puisqu’elle ne met pas de bornes à sa générosité, je la supplie de vouloir bien m’accorder un de ses vaisseaux pour me ramener en Perse, où je crains que mon absence, qui n’est déjà que trop longue, n’ait causé du désordre, et même que la reine ma mère, à qui j’ai caché mon départ, ne soit morte de douleur, dans l’incertitude où elle doit avoir été de ma vie ou de ma mort. »

Le roi lui accorda ce qu’il demandait de la meilleure grâce du monde, et, sans différer, il donna l’ordre pour l’équipement d’un vaisseau le plus fort et le meilleur voilier qu’il eût dans sa flotte nombreuse. Le vaisseau fut bientôt fourni de tous ses agrès, de matelots, de soldats, de provisions et de munitions nécessaires ; et, dès que le vent fut favorable, le roi Beder s’y embarqua, après avoir pris congé du roi et l’avoir remercié de tous les bienfaits dont il lui était redevable.

Le vaisseau mit à la voile avec le vent en poupe, qui le fit avancer considérablement dans sa route dix jours sans discontinuer ; le onzième jour, il devint un peu contraire ; il augmenta, et enfin il fut si violent, qu’il causa une tempête furieuse. Le vaisseau ne s’écarta pas seulement de sa route, il fut encore si fortement agité, que tous ses mâts se rompirent, et que, porté au gré du vent, il donna sur une sèche et s’y brisa.

La plus grande partie de l’équipage fut submergée d’abord ; des autres, les uns se fièrent à la force de leurs bras pour se sauver à la nage, et les autres se prirent à quelque pièce de bois ou à une planche. Beder fut des derniers, et, emporté, tantôt par les courants et tantôt par les vagues, dans une grande incertitude de sa destinée, il s’aperçut enfin qu’il était près de terre, et peu loin d’une ville de grande apparence. Il profita de ce qui lui restait de force pour y aborder, et arriva enfin si près du rivage, où la mer était tranquille, qu’il toucha le fond. Il abandonna aussitôt la pièce de bois qui lui avait été d’un grand secours. Mais en s’avançant dans l’eau pour gagner la grève, il fut fort surpris de voir accourir de toutes parts des chevaux, des chameaux, des mulets, des ânes, des bœufs, des vaches, des taureaux, et d’autres animaux, qui bordèrent le rivage et se mirent en état de l’empêcher d’y mettre le pied. Il eut toutes les peines du monde à vaincre leur obstination et à se faire passage. Quand il en fut venu à bout, il se mit à l’abri de quelques rochers, jusqu’à ce qu’il eût un peu repris haleine, et qu’il eût séché son habit au soleil.

Lorsque ce prince voulut s’avancer pour entrer dans la ville, il eut encore la même difficulté avec les mêmes animaux, comme s’ils eussent voulu le détourner de son dessein et lui faire comprendre qu’il y avait du danger pour lui.

Le roi Beder entra dans la ville, et il vit plusieurs rues belles et spacieuses, mais avec un grand étonnement de ce qu’il ne rencontrait personne. Cette grande solitude lui fit considérer que ce n’était pas sans sujet que tant d’animaux avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour l’obliger de s’en éloigner plutôt que d’entrer. En avançant néanmoins, il remarqua plusieurs boutiques ouvertes, qui lui firent connaître que la ville n’était pas aussi dépeuplée qu’il se l’était imaginé. Il s’approcha d’une de ces boutiques où il y avait plusieurs sortes de fruits, exposés en vente d’une manière fort propre, et salua un vieillard qui y était assis.

Le vieillard, qui était occupé à quelque chose, leva la tête, et, comme il vit un jeune homme qui marquait quelque chose de grand, il lui demanda d’un air qui témoignait beaucoup de surprise d’où il venait, et quelle occasion l’avait amené. Le roi Beder le satisfit en peu de mots, et le vieillard lui demanda encore s’il n’avait rencontré personne en son chemin. « Vous êtes le premier que j’aie vu, reprit le roi, et je ne puis comprendre qu’une ville si belle et de tant d’apparence soit déserte comme elle l’est. – Entrez, ne demeurez pas davantage à la porte, répliqua le vieillard ; peut-être vous en arriverait-il quelque mal. Je satisferai à votre curiosité à loisir, et je vous dirai la raison pourquoi il est bon que vous preniez cette précaution. »

Le roi Beder ne se le fit pas dire deux fois ; il entra, et s’assit près du vieillard. Mais, comme le vieillard avait compris par le récit de sa disgrâce que le prince avait besoin de nourriture, il lui présenta d’abord de quoi reprendre des forces, et, quoique le roi Beder l’eût prié de lui expliquer pourquoi il avait pris la précaution de le faire entrer, il ne voulut néanmoins lui rien dire qu’il n’eût achevé de manger. C’est qu’il craignait que les choses fâcheuses qu’il avait à lui dire ne l’empêchassent de manger tranquillement. En effet, quand il vit qu’il ne mangeait plus : « Vous devez bien remercier Dieu, lui dit-il, de ce que vous êtes venu jusque chez moi sans aucun accident. – Eh ! pour quel sujet ? reprit le roi Beder, effrayé et alarmé.

« – Il faut que vous sachiez, repartit le vieillard, que cette ville s’appelle la ville des Enchantements, et qu’elle est gouvernée, non pas par un roi, mais par une reine ; et cette reine, qui est la plus belle personne de son sexe dont on ait jamais entendu parler, est aussi magicienne, mais la plus insigne et la plus dangereuse que l’on puisse connaître. Vous en serez convaincu quand vous saurez que tous ces chevaux, ces mulets ou autres animaux que vous avez vus, sont autant d’hommes comme vous et moi, qu’elle a ainsi métamorphosés par son art diabolique. Autant de jeunes gens bien faits comme vous qui entrent dans la ville, elle a des gens apostés qui les arrêtent et qui, de gré ou de force, les conduisent devant elle. Elle les reçoit avec un accueil des plus obligeants ; elle les caresse, elles les régale, elle les loge magnifiquement, et elle leur donne tant de facilités pour leur persuader qu’elle les aime, qu’elle n’a pas de peine à y réussir ; mais elle ne les laisse pas jouir longtemps de leur bonheur prétendu ; il n’y en a pas un qu’elle ne métamorphose en quelque animal ou en quelque oiseau, au bout de quarante jours, selon qu’elle le juge à propos. Vous m’avez parlé de tous ces animaux qui se sont présentés pour vous empêcher d’aborder à terre et d’entrer dans la ville : c’est qu’ils ne pouvaient vous faire comprendre d’une autre manière le danger auquel vous vous exposiez, et qu’ils faisaient ce qui était en leur pouvoir pour vous en détourner. »

Ce discours affligea très-sensiblement le jeune roi de Perse. « Hélas ! s’écria-t-il, à quelle extrémité suis-je réduit par ma mauvaise destinée ! je suis à peine délivré d’un enchantement dont j’ai encore horreur, que je me vois exposé à quelque autre plus terrible. » Cela lui donna lieu de raconter son histoire au vieillard plus au long, de lui parler de sa naissance, de sa qualité, de sa passion pour la princesse de Samandal et de la cruauté qu’elle avait eue de le changer en oiseau, au moment qu’il venait de la voir et de lui faire une déclaration de son amour.

Quand ce prince eut achevé par le bonheur qu’il avait eu de trouver une reine qui avait rompu cet enchantement, et par des témoignages de la peur qu’il avait de retomber dans un plus grand malheur, le vieillard, qui voulut le rassurer : « Quoique ce que je vous ai dit de la reine magicienne et de sa méchanceté, lui dit-il, soit véritable, cela ne doit pas néanmoins vous donner la grande inquiétude où je vois que vous en êtes. Je suis aimé de toute la ville, je ne suis pas même inconnu de la reine, et je puis dire qu’elle a beaucoup de considération pour moi. Ainsi c’est un grand bonheur pour vous que votre bonne fortune vous ait adressé à moi plutôt qu’à un autre. Vous êtes en sûreté dans ma maison, où je vous conseille de demeurer si vous l’agréez ainsi ; pourvu que vous ne vous en écartiez pas, je vous garantis qu’il ne vous arrivera rien qui puisse vous donner sujet de vous plaindre de ma mauvaise foi. De la sorte, il n’est pas besoin que vous vous contraigniez en quoi que ce soit. »

Le roi Beder remercia le vieillard de l’hospitalité qu’il exerçait envers lui, et de la protection qu’il lui donnait avec tant de bonne volonté. Il s’assit à l’entrée de la boutique, et il n’y parut pas plutôt, que sa jeunesse et sa bonne mine attirèrent les regards de tous les passants. Plusieurs s’arrêtèrent même et firent compliment au vieillard sur ce qu’il avait acquis un esclave si bien fait, comme ils se l’imaginaient. Et ils en paraissaient d’autant plus surpris, qu’ils ne pouvaient comprendre qu’un si beau jeune homme eût échappé à la diligence de la reine. « Ne croyez pas que ce soit un esclave, leur disait le vieillard ; vous savez que je ne suis ni assez riche ni de condition pour en avoir de cette conséquence. C’est mon neveu, fils d’un frère que j’avais, qui est mort, et comme je n’ai pas d’enfants, je l’ai fait venir pour me tenir compagnie. » Ils se réjouirent avec lui de la satisfaction qu’il devait avoir de son arrivée ; mais en même temps ils ne purent s’empêcher de lui témoigner la crainte qu’ils avaient que la reine ne le lui enlevât. » Vous la connaissez, lui disaient-ils, et vous ne devez pas ignorer le danger auquel vous vous êtes exposé, après tous les exemples que vous en avez. Quelle douleur serait la vôtre si elle lui faisait le même traitement qu’à tant d’autres que nous savons !

« – Je vous suis bien obligé, reprenait le vieillard, de la bonne amitié que vous me témoignez et de la part que vous prenez à mes intérêts, et je vous en remercie avec toute la reconnaissance qu’il m’est possible. Mais je me garderai bien de penser même que la reine voulût me faire le moindre déplaisir, après toutes les bontés qu’elle ne cesse d’avoir pour moi. Au cas qu’elle en apprenne quelque chose et qu’elle m’en parle, j’espère qu’elle ne songera pas seulement à lui dès que je lui aurai marqué qu’il est mon neveu. »

Le vieillard était ravi d’entendre les louanges qu’on donnait au jeune roi de Perse : il y prenait part comme si véritablement il eût été son propre fils, et il conçut pour lui une amitié qui augmenta à mesure que le séjour qu’il fit chez lui, lui donna lieu de le mieux connaître. Il y avait environ un mois qu’ils vivaient ensemble, lorsqu’un jour, que le roi Beder était assis à l’entrée de la boutique, à son ordinaire, la reine Labe, c’est ainsi que s’appelait la reine magicienne, vint passer devant la maison du vieillard avec grande pompe. Le roi Beder n’eut pas plutôt aperçu la tête des gardes qui marchaient devant elle, qu’il se leva, rentra dans la boutique, et demanda au vieillard, son hôte, ce que cela signifiait. « C’est la reine qui va passer, reprit-il ; mais demeurez et ne craignez rien. »

Les gardes de la reine Labe, habillés d’un habit uniforme, couleur de pourpre, montés et équipés avantageusement, passeront en quatre files, le sabre haut, au nombre de mille, et il n’y eut pas un officier qui ne saluât le vieillard en passant devant sa boutique. Ils furent suivis d’un pareil nombre d’eunuques, habillés de brocart et mieux montés, dont les officiers lui firent le même honneur. Après eux, autant de jeunes demoiselles, presque toutes également belles, richement habillées et ornées de pierreries, venaient à pied, d’un pas grave, avec la demi-pique à la main, et la reine Labe paraissait au milieu d’elles sur un cheval tout brillant de diamants, avec une selle d’or et une housse d’un prix inestimable. Les jeunes demoiselles saluèrent aussi le vieillard à mesure qu’elles passaient, et la reine, frappée de la bonne mine du roi Beder, s’arrêta devant la boutique. « Abdallah, lui dit-elle, c’est ainsi qu’il s’appelait, dites-moi, je vous prie, est-ce à vous cet esclave si bien fait et si charmant ? Y a-t-il longtemps que vous avez fait cette acquisition ? »

Avant de répondre à la reine, Abdallah se prosterna contre terre, et en se relevant : « Madame, lui dit-il, c’est mon neveu, fils d’un frère que j’avais, qui est mort il n’y a pas longtemps. Comme je n’ai pas d’enfants je le regarde comme mon fils, et je l’ai fait venir pour ma condition, et pour recueillir, après ma mort, le peu de bien que je laisserai. »

La reine Labe, qui n’avait encore vu personne de comparable au roi Beder, et qui venait de concevoir une forte passion pour lui, songea, sur ce discours, à faire en sorte que le vieillard le lui abandonnât. « Bon père, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien me faire l’amitié de m’en faire un présent ? Ne me refusez pas, je vous en prie : je jure par le feu et par la lumière que je le ferai si grand et si puissant, que jamais particulier au monde n’aura fait une si haute fortune ! Quand j’aurais le dessein de faire mal à tout le genre humain, il sera le seul à qui je me garderai bien d’en faire. J’ai confiance que vous m’accorderez ce que je vous demande, plus sur l’amitié que je sais que vous avez pour moi, que sur l’estime que je fais et que j’ai toujours faite de votre personne.

« – Madame, reprit le bon Abdallah, je suis infiniment obligé à Votre Majesté de toutes les bontés qu’elle a pour moi, et de l’honneur qu’elle veut faire à mon neveu. Il n’est pas digne d’approcher d’une si grande reine ; je supplie Votre Majesté de trouver bon qu’il s’en dispense.

« – Abdallah, répliqua la reine, je m’étais flattée que vous m’aimiez davantage, et je n’eusse jamais cru que vous dussiez me donner une marque si évidente du peu d’état que vous faites de mes prières. Mais je jure encore une fois par le feu et par la lumière, et même par ce qu’il y a de plus sacré dans ma religion, que je ne passerai pas outre que je n’aie vaincu votre opiniâtreté. Je comprends fort bien ce qui vous fait de la peine, mais je vous promets que vous n’aurez pas le moindre sujet de vous repentir de m’avoir obligée si sensiblement. »

Le vieillard Abdallah eut une mortification inexprimable par rapport à lui et par rapport au roi Beder, d’être forcé de céder à la volonté de la reine. « Madame, reprit-il, je ne veux pas que Votre Majesté ait lieu d’avoir si mauvaise opinion du respect que j’ai pour elle, ni de mon zèle pour contribuer à tout ce qui peut lui faire plaisir. J’ai une confiance entière dans sa parole, et je ne doute pas qu’elle ne me la tienne. Je la supplie seulement de différer à faire un si grand honneur à mon neveu jusqu’au premier jour qu’elle repassera. – Ce sera donc demain, repartit la reine. » Et en disant ces paroles, elle baissa la tête pour lui marquer l’obligation qu’elle lui avait, et reprit le chemin de son palais.

Quand la reine Labe eut achevé de passer avec toute la pompe qui l’accompagnait : « Mon fils, dit le bon Abdallah au roi Beder, qu’il s’était accoutumé d’appeler ainsi, afin de ne le pas faire connaître en parlant de lui en public, je n’ai pu, comme vous l’avez vu vous-même, refuser à la reine ce qu’elle m’a demandé avec la vivacité dont vous avez été témoin, afin de ne lui pas donner lieu d’en venir à quelque violence d’éclat ou secrète, en employant son art magique, et de vous faire, autant par dépit contre vous que contre moi, un traitement plus cruel et plus signalé qu’à tous ceux dont elle a pu disposer jusqu’à présent, comme je vous en ai déjà entretenu. J’ai quelque raison de croire qu’elle en usera bien, comme elle me l’a promis, par la considération toute particulière qu’elle a pour moi. Vous l’avez pu remarquer vous-même par celle de toute sa cour et par les honneurs qui m’ont été rendus. Elle serait bien maudite du ciel si elle me trompait ; mais elle ne me tromperait pas impunément, et je saurais bien m’en venger. »

Ces assurances, qui paraissaient fort incertaines, ne firent pas un grand effet sur l’esprit du roi Beder. « Après tout ce que vous m’avez raconté des méchancetés de cette reine, reprit-il, je ne vous dissimule pas combien je redoute de m’approcher d’elle. Je mépriserais peut-être tout ce que vous m’en avez pu dire, et je me laisserais éblouir par l’éclat de la grandeur qui l’environne, si je ne savais déjà par expérience ce que c’est que d’être à la discrétion d’une magicienne. L’état où je me suis trouvé par l’enchantement de la princesse Giauhare, et dont il semble que je n’ai été délivré que pour rentrer presque aussitôt dans un autre, me la fait regarder avec horreur. » Ses larmes l’empêchèrent d’en dire davantage, et firent connaître avec quelle répugnance il se voyait dans la nécessité fatale d’être livré à la reine Labe.

« Mon fils, repartit le vieillard Abdallah, ne vous affligez pas. J’avoue qu’on ne peut pas faire un grand fondement sur les promesses et même sur les serments d’une reine si pernicieuse. Je veux bien que vous sachiez que tout son pouvoir ne s’étend pas jusqu’à moi. Elle ne l’ignore pas, et c’est pour cela, préférablement à toute autre chose, qu’elle a tant d’égards pour moi. Je saurai bien l’empêcher de vous faire le moindre mal, quand elle serait assez perfide pour oser entreprendre de vous en faire. Vous pouvez vous fier à moi, et pourvu que vous suiviez exactement les avis que je vous donnerai avant que je vous abandonne à elle, je vous suis garant qu’elle n’aura pas plus de puissance sur vous que sur moi. »

La reine magicienne ne manqua pas de passer le lendemain devant la boutique du vieillard Abdallah avec la même pompe que le jour d’auparavant, et le vieillard l’attendait avec un grand respect. « Bon père, lui dit-elle en s’arrêtant, vous devez juger de l’impatience où je suis d’avoir votre neveu auprès de moi, par mon exactitude à venir vous faire souvenir de vous acquitter de votre promesse. Je sais que vous êtes homme de parole, et je ne veux pas croire que vous ayez changé de sentiment. »

Abdallah, qui s’était prosterné dès qu’il avait vu que la reine s’approchait, se releva quand elle eut cessé de parler, et comme il ne voulait pas que personne entendît ce qu’il avait à lui dire, il s’avança avec respect jusqu’à la tête de son cheval, et en lui parlant bas : « Puissante reine, dit-il, je suis persuadé que Votre Majesté ne prend pas en mauvaise part la difficulté que je fis de lui confier mon neveu dès hier ; elle doit avoir compris elle-même le motif que j’en ai eu. Je veux bien le lui abandonner aujourd’hui, mais je la supplie d’avoir pour agréable de mettre en oubli tous les secrets de cette science merveilleuse qu’elle possède au souverain degré. Je regarde mon neveu comme mon propre fils, et Votre Majesté me mettrait au désespoir si elle en usait avec lui d’une autre manière qu’elle a eu la bonté de me le promettre.

« – Je vous le promets encore, repartit la reine, et je vous répète par le même serment qu’hier, que vous et lui vous aurez tout sujet de vous louer de moi. Je vois bien que je ne vous suis pas encore assez connue, ajouta-t-elle : vous ne m’avez vue jusqu’à présent que le visage couvert ; mais comme je trouve votre neveu digne de mon amitié, je veux vous faire voir que je ne suis pas indigne de la sienne. » En disant ces paroles, elle laissa voir au roi Beder, qui s’était approché avec Abdallah, une beauté incomparable. Mais le roi Beder en fut peu touché. En effet : « Ce n’est pas assez d’être belle, dit-il en lui-même, il faut que les actions soient aussi régulières que la beauté est accomplie. »

Dans le temps que le roi Beder faisait ces réflexions, les yeux attachés sur la reine Labe, le vieillard Abdallah se tourna de son côté, et en le prenant par la main, il le lui présenta. « Le voilà, madame, lui dit-il ; je supplie Votre Majesté, encore une fois, de se souvenir qu’il est mon neveu, et de permettre qu’il vienne me voir quelquefois. » La reine le lui promit, et pour lui marquer sa reconnaissance, elle lui fit donner un sac de mille pièces d’or qu’elle avait fait apporter. Il s’excusa d’abord de le recevoir ; mais elle voulut absolument qu’il l’acceptât, et il ne put s’en dispenser. Elle avait fait amener un cheval aussi richement harnaché que le sien, pour le roi de Perse. On le lui présenta, et pendant qu’il mettait le pied à l’étrier : « J’oubliais, dit la reine à Abdallah, de vous demander comment s’appelle votre neveu. » Comme il lui eut répondu qu’il se nommait Beder : « On s’est mépris, reprit-elle, on devait plutôt le nommer Schems. »

Dès que le roi Beder fut monté à cheval, il voulut prendre son rang derrière la reine ; mais elle le fit avancer à sa gauche, et voulut qu’il marchât à côté d’elle. Elle regarda Abdallah, et après lui avoir fait une inclination de tête, elle reprit sa marche.

Au lieu de remarquer sur le visage du peuple une certaine satisfaction accompagnée de respect à la vue de sa souveraine, le roi Beder s’aperçut au contraire qu’on la regardait avec mépris, et même que plusieurs faisaient mille imprécations contre elle. « La magicienne, disaient quelques-uns, a trouvé un nouveau sujet d’exercer sa méchanceté : le ciel ne délivrera-il jamais le monde de sa tyrannie ? Pauvre étranger ? s’écriaient d’autres, tu es bien trompé si tu crois que ton bonheur durera longtemps : c’est pour rendre la chute plus assommante que l’on t’élève si haut. » Ces discours lui firent connaître que le vieillard Abdallah lui avait dépeint la reine Labe telle qu’elle était en effet. Mais comme il ne dépendait plus de lui de se tirer du danger où il était, il s’abandonna à la Providence et à ce qu’il plairait au ciel de décider de son sort.

La reine magicienne arriva à son palais, et quand elle eut mis pied à terre, elle se fit donner la main par le roi Beder, et entra avec lui, accompagnée de ses femmes et des officiers de ses eunuques. Elle lui fit voir elle-même tous les appartements, où il n’y avait qu’or massif, pierreries, et que meubles d’une magnificence singulière. Quand elle l’eut mené dans son cabinet, elle s’avança avec lui sur un balcon, d’où elle lui fit remarquer un jardin d’une beauté enchantée. Le roi Beder louait tout ce qu’il voyait avec beaucoup d’esprit, d’une manière néanmoins qu’elle ne pouvait se douter qu’il fût autre chose que le neveu du vieillard Abdallah. Ils s’entretinrent de plusieurs choses indifférentes, jusqu’à ce qu’on vînt avertir la reine que l’on avait servi.

La reine et le roi Beder se levèrent et allèrent se mettre à table. La table était d’or massif et les plats de la même matière. Ils mangèrent et ils ne burent presque pas jusqu’au dessert ; mais alors la reine se fit remplir sa coupe d’or d’excellent vin, et après qu’elle eut bu à la santé du roi Beder, elle la fit remplir, sans la quitter, et la lui présenta. Le roi Beder la reçut avec beaucoup de respect, et, par une inclination de tête fort bas, il lui marqua qu’il buvait réciproquement à sa santé.

Dans le même temps, dix femmes de la reine Labe entrèrent avec des instruments, dont elles firent un agréable concert avec leurs voix, pendant qu’ils continuèrent de boire bien avant dans la nuit. À force de boire, enfin, ils s’échauffèrent si fort l’un et l’autre, qu’insensiblement le roi Beder oublia que la reine était magicienne, et qu’il ne la regarda plus que comme la plus belle reine qu’il y eût au monde. Dès que la reine se fut aperçu qu’elle l’avait amené au point qu’elle souhaitait, elle fit signe aux eunuques et à ses femmes de se retirer. Ils obéirent, et le roi Beder et elle couchèrent ensemble.

Le lendemain, la reine et le roi Beder allèrent au bain dès qu’ils furent levés, et au sortir du bain, les femmes qui y avaient servi le roi lui présentèrent du linge blanc et un habit des plus magnifiques. La reine, qui avait pris aussi un autre habit plus magnifique que celui du jour d’auparavant, vint le prendre, et ils allèrent ensemble à son appartement ; on leur servit un bon repas, après quoi ils passèrent la journée agréablement à la promenade dans le jardin, et à plusieurs sortes de divertissements.

La reine Labe traita et régala le roi Beder de cette manière pendant quarante jours, comme elle avait coutume d’en user envers tous ses amants. La nuit du quarantième, qu’ils étaient couchés, comme elle croyait que le roi Beder dormait, elle se leva sans faire de bruit ; mais le roi Beder, qui était éveillé, et qui s’aperçut qu’elle avait quelque dessein, fit semblant de dormir et fut attentif à ses actions. Lorsqu’elle fut levée, elle ouvrit une cassette, d’où elle tira une boîte pleine d’une certaine poudre jaune. Elle prit de cette poudre et en fit une traînée au travers de la chambre. Aussitôt cette traînée se changea en un ruisseau d’une eau très-claire, au grand étonnement du roi Beder. Il en trembla de frayeur, et il se contraignit davantage à faire semblant qu’il dormait, pour ne pas donner à connaître à la magicienne qu’il fût éveillé.

La reine Labe puisa de l’eau du ruisseau dans un vase, et en versa dans un bassin où il y avait de la farine, dont elle fit une pâte qu’elle pétrit fort longtemps ; elle y mit enfin de certaines drogues qu’elle prit en différentes boîtes, et elle en fit un gâteau qu’elle mit dans une tourtière couverte. Comme, avant toute chose, elle avait allumé un grand feu, elle tira de la braise, mit la tourtière dessus ; et pendant que le gâteau cuisait, elle remit les vases et les boîtes dont elle s’était servie en leur lieu, et à de certaines paroles qu’elle prononça, le ruisseau qui coulait au milieu de la chambre disparut. Quand le gâteau fut cuit, elle l’ôta de dessus la braise, et le porta dans un cabinet ; après quoi elle revint coucher avec le roi Beder, qui sut si bien dissimuler, qu’elle n’eut pas le moindre soupçon qu’il eût rien vu de tout ce qu’elle venait de faire.

Le roi Beder, à qui les plaisirs et les divertissements avaient fait oublier le bon vieillard Abdallah, son hôte, depuis qu’il l’avait quitté, se souvint de lui et crut qu’il avait besoin de son conseil, après ce qu’il avait vu faire à la reine Labe pendant la nuit. Dès qu’il fut levé, il témoigna à la reine le désir qu’il avait de l’aller voir, et la supplia de vouloir bien le lui permettre. « Hé quoi ! mon cher Beder, reprit la reine, vous ennuyez-vous déjà, je ne dis pas de demeurer dans un palais si superbe et où vous devez trouver tant d’agréments, mais de la compagnie d’une reine qui vous aime si passionnément, et qui vous en donne tant de marques ?

« – Grande reine, reprit le roi Beder, comment pourrais-je m’ennuyer de tant de grâces et de tant de faveurs dont Votre Majesté a la bonté de me combler ? Bien loin de cela, madame, je demande cette permission plutôt pour rendre compte à mon oncle des obligations infinies que j’ai à Votre Majesté, que pour lui faire connaître que je ne l’oublie pas. Je ne désavoue pas néanmoins que c’est en partie pour cette raison : comme je sais qu’il m’aime avec tendresse, et qu’il y a quarante jours qu’il ne m’a vu, je ne veux pas lui donner lieu de penser que je n’y corresponds pas en demeurant plus longtemps sans le voir. – Allez, repartit la reine, je le veux bien ; mais vous ne serez pas longtemps à revenir, si vous vous souvenez que je ne puis vivre sans vous. » Elle lui fit donner un cheval richement harnaché, et il partit.

Le vieillard Abdallah fut ravi de revoir le roi Beder ; sans avoir égard à sa qualité, il l’embrassa tendrement, et le roi Beder l’embrassa de même, afin que personne ne doutât qu’il ne fût son neveu. Quand ils se furent assis : « Hé bien ! demanda Abdallah au roi, comment vous êtes-vous trouvé, et comment vous trouvez-vous encore avec cette infidèle, cette magicienne ?

« – Jusqu’à présent, reprit le roi Beder, je puis dire qu’elle a eu pour moi toutes sortes d’égards imaginables, et qu’elle a eu toute la considération et tout l’empressement possible pour mieux me persuader qu’elle m’aime parfaitement ; mais j’ai remarqué, cette nuit, une chose qui me donne un juste sujet de soupçonner que tout ce qu’elle en a fait n’est que dissimulation. Dans le temps qu’elle croyait que je dormais profondément, quoique je fusse éveillé, je m’aperçus qu’elle s’éloigna de moi avec beaucoup de précaution et qu’elle se leva. Cette précaution fit qu’au lieu de me rendormir, je m’attachai à l’observer, en feignant cependant que je dormais toujours. » En continuant son discours, il lui raconta comment et avec quelles circonstances il lui avait vu faire le gâteau, et en achevant : « Jusqu’alors, ajouta-t-il, j’avoue que je vous avais presque oublié avec tous les avis que vous m’aviez donnés de ses méchancetés ; mais cette action me fait craindre qu’elle ne tienne ni les paroles qu’elle vous a données, ni ses serments si solennels. J’ai songé à vous aussitôt, et je m’estime heureux de ce qu’elle m’a permis de vous venir voir avec plus de facilité que je ne m’y étais attendu.

« – Vous ne vous êtes pas trompé, repartit le vieillard Abdallah avec un sourire qui marquait qu’il n’avait pas cru lui-même qu’elle dût en user autrement : rien n’est capable d’obliger la perfide à se corriger. Mais ne craignez rien, je sais le moyen de faire en sorte que le mal qu’elle veut vous faire retombe sur elle. Vous êtes entré dans le soupçon fort à propos, et vous ne pouviez mieux faire que de recourir à moi. Comme elle ne garde pas ses amants plus de quarante jours, et qu’au lieu de les renvoyer honnêtement, elle en fait autant d’animaux dont elle remplit ses forêts, ses parcs et la campagne, je pris dès hier les mesures pour empêcher qu’elle ne vous fît le même traitement. Il y a trop longtemps que la terre porte ce monstre : il faut qu’elle soit traitée elle-même comme elle le mérite. »

En achevant ces paroles, Abdallah mit deux gâteaux entre les mains du roi Beder, et lui dit de les garder pour en faire l’usage qu’il allait entendre. « Vous m’avez dit, continua-t-il, que la magicienne a fait un gâteau cette nuit : c’est pour vous en faire manger, n’en doutez pas, mais gardez-vous bien d’en goûter. Ne laissez pas cependant d’en prendre quand elle vous en présentera, et au lieu de le mettre à la bouche, faites en sorte de manger à la place d’un des deux que je viens de vous donner, sans qu’elle s’en aperçoive. Dès qu’elle aura cru que vous aurez avalé du sien, elle ne manquera pas d’entreprendre de vous métamorphoser en quelque animal ; elle n’y réussira pas, elle tournera la chose en plaisanterie, comme si elle n’eût voulu le faire que pour rire et vous faire un peu peur, pendant qu’elle en aura un dépit mortel dans l’âme, et qu’elle s’imaginera d’avoir manqué en quelque chose dans la composition de son gâteau. Pour ce qui est de l’autre gâteau, vous lui en ferez présent, et vous la presserez d’en manger. Elle en mangera, quand ce ne serait que pour vous faire voir qu’elle ne se méfie pas de vous, après le sujet qu’elle vous aura donné de vous méfier d’elle. Quand elle en aura mangé, prenez un peu d’eau dans le creux de la main, et, en la lui jetant au visage, dites-lui : « Quitte cette forme et prends celle d’un tel ou tel animal qu’il vous plaira, et venez avec l’animal ; je vous dirai ce qu’il faut que vous fassiez. »

Le roi Beder marqua au vieillard Abdallah, en des termes les plus expressifs, combien il lui était obligé de l’intérêt qu’il prenait à empêcher qu’une magicienne si dangereuse n’eût le pouvoir d’exercer sa méchanceté contre lui ; et après qu’il se fut encore entretenu quelque temps avec lui, il le quitta et retourna au palais. En arrivant, il apprit que la magicienne l’attendait dans le jardin avec grande impatience. Il alla la chercher, et la reine Labe ne l’eut pas plutôt aperçu, qu’elle vint à lui avec grand empressement. « Cher Beder, lui dit-elle, on a grande raison de dire que rien ne fait mieux connaître la force et l’excès de l’amour que l’éloignement de l’objet que l’on aime : je n’ai pas eu de repos depuis que je vous ai perdu de vue, et il me semble qu’il y a des années que je ne vous ai vu. Pour peu que vous eussiez différé, je me préparais à aller vous chercher moi-même.

« – Madame, reprit le roi Beder, je puis assurer Votre Majesté que je n’ai pas eu moins d’impatience de me rendre auprès d’elle ; mais je n’ai pu refuser quelques moments d’entretien à un oncle qui m’aime et qui ne m’avait vu depuis si longtemps. Il voulait me retenir, mais je me suis arraché à sa tendresse pour venir où l’amour m’appelait, et de la collation qu’il m’avait préparée, je me suis contenté d’un gâteau que je vous ai apporté. » Le roi Beder, qui avait enveloppé l’un des deux gâteaux dans un mouchoir fort propre, le développa, et le lui présentant : « Le voilà, madame, ajouta-t-il, je vous supplie de l’agréer.

« – Je l’accepte de bon cœur, repartit la reine en le prenant, et j’en mangerai avec plaisir pour l’amour de vous et de votre oncle, mon bon ami ; mais auparavant, je veux que, pour l’amour de moi, vous mangiez de celui-ci, que j’ai fait pendant votre absence. – Belle reine, lui dit le roi Beder en le recevant avec respect, des mains comme celles de Votre Majesté ne peuvent rien faire que d’excellent, et elle me fait une faveur dont je ne puis assez lui témoigner ma reconnaissance. »

Le roi Beder substitua adroitement à la place du gâteau de la reine l’autre que le vieillard Abdallah lui avait donné, et il en rompit un morceau qu’il porta à la bouche. « Ah ! reine, s’écria-t-il en le mangeant, je n’ai jamais rien goûté de plus exquis. » Comme ils étaient près d’un jet d’eau, la magicienne, qui vit qu’il avait avalé le morceau et qu’il en allait manger un autre, puisa de l’eau du bassin dans le creux de sa main, et la lui jetant au visage : « Malheureux, lui dit-elle, quitte cette figure d’homme et prends celle d’un vilain cheval borgne et boiteux ! »

Ces paroles ne firent pas d’effet, et la magicienne fut extrêmement étonnée de voir le roi Beder dans le même état, et donner seulement une marque de grande frayeur. La rougeur lui monta au visage, et comme elle vit qu’elle avait manqué son coup : « Cher Beder, lui dit-elle, ce n’est rien, remettez-vous ; je n’ai pas voulu vous faire de mal ; je l’ai fait seulement pour voir ce que vous en diriez. Vous pouvez juger que je serais la plus misérable et la plus exécrable de toutes les femmes si je commettais une action si noire, je ne dis pas seulement après les serments que j’ai faits, mais même après les marques d’amour que je vous ai données.

« – Puissante reine, repartit le roi Beder, quelque persuadé que je sois que Votre Majesté ne l’a fait que pour se divertir, je n’ai pu néanmoins me garantir de la surprise. Quel moyen aussi de s’empêcher de n’avoir pas au moins quelque émotion à des paroles capables de faire un changement si étrange ? Mais, madame, laissons là ce discours, et puisque j’ai mangé de votre gâteau, faites-moi la grâce de goûter du mien. ».

La reine Labe, qui ne pouvait mieux se justifier qu’en donnant cette marque de confiance au roi de Perse, rompit un morceau du gâteau et le mangea. Dès qu’elle l’eut avalé, elle parut toute troublée, et elle demeura comme immobile. Le roi Beder ne perdit pas de temps, il prit de l’eau du même bassin, et en la lui jetant au visage : « Abominable magicienne, s’écria-t-il, sors de cette figure et change-toi en cavale ! »

Au même moment la reine Labe fut changée en une très-belle cavale, et sa confusion fut si grande de se voir ainsi métamorphosée, qu’elle répandit des larmes en abondance. Elle baissa la tête jusqu’aux pieds du roi Beder, comme pour le toucher de compassion. Mais quand il eût voulu se laisser fléchir, il n’était pas en son pouvoir de réparer le mal qu’il lui avait fait. Il mena la cavale à l’écurie du palais, où il la mit entre les mains d’un palefrenier, pour la faire seller et brider ; mais de toutes les brides que le palefrenier présenta à la cavale, pas une ne se trouva propre. Il fit seller et brider deux chevaux, un pour lui et l’autre pour le palefrenier, et il se fit suivre par le palefrenier jusque chez le vieillard Abdallah, avec la cavale en main.

Abdallah, qui aperçut de loin le roi Beder et la cavale, ne douta pas que le roi Beder n’eût fait ce qu’il lui avait recommandé. « Maudite magicienne, dit-il aussitôt en lui-même avec joie, le ciel enfin t’a châtiée comme tu le méritais. » Le roi Beder mit pied à terre en arrivant et entra dans la boutique d’Abdallah, qu’il embrassa en le remerciant de tous les services qu’il lui avait rendus. Il lui raconta de quelle manière le tout s’était passé, et lui marqua qu’il n’avait pas trouvé de bride propre pour la cavale. Abdallah, qui en avait une à tous chevaux, en brida la cavale lui-même, et dès que le roi Beder eut renvoyé le palefrenier avec les deux chevaux : « Sire, lui dit-il, vous n’avez pas besoin de vous arrêter davantage en cette ville ; montez la cavale et retournez en votre royaume. La seule chose que j’ai à vous recommander, c’est qu’au cas où vous veniez à vous défaire de la cavale, de vous bien garder de la livrer avec la bride. » Le roi Beder lui promit qu’il s’en souviendrait, et après qu’il lui eut dit adieu, il partit.

Le jeune roi de Perse ne fut pas plutôt hors de la ville, qu’il ne se sentit pas de joie d’être délivré d’un si grand danger et d’avoir à sa disposition la magicienne, qu’il avait eu un si grand sujet de redouter. Trois jours après son départ, il arriva à une grande ville. Comme il était dans le faubourg, il fut rencontré par un vieillard de quelque considération, qui allait à pied à une maison de plaisance qu’il y avait. « Seigneur, lui dit le vieillard en s’arrêtant, oserais-je vous demander de quel côté vous venez ? » Il s’arrêta aussi pour le satisfaire, et comme le vieillard lui faisait plusieurs questions, une vieille survint, qui s’arrêta pareillement et se mit à pleurer en regardant la cavale avec de grands soupirs.

Le roi Beder et le vieillard interrompirent leur entretien pour regarder la vieille, et le roi Beder lui demanda quel sujet elle avait de pleurer. « Seigneur, reprit-elle, c’est que votre cavale ressemble si parfaitement à une que mon fils avait, et que je regrette encore pour l’amour de lui, que je croirais que c’est la même si elle n’était morte. Vendez-la-moi, je vous en supplie, je vous la paierai ce qu’elle vaut, et avec cela je vous en aurai une très-grande obligation.

« – Bonne mère, repartit le roi Beder, je suis fâché de ne pouvoir vous accorder ce que vous demandez : ma cavale n’est pas à vendre. – Ah ! seigneur, insista la vieille, ne me refusez pas, je vous en conjure au nom de Dieu. Nous mourrions de déplaisir, mon fils et moi, si vous ne nous accordiez pas cette grâce. – Bonne mère, répliqua le roi Beder, je vous l’accorderais très-volontiers si je m’étais déterminé à me défaire d’une si bonne cavale ; mais quand cela serait, je ne crois pas que vous en voulussiez donner mille pièces d’or : car en ce cas-là je ne l’estimerais pas moins. – Pourquoi ne les donnerais-je pas ? repartit la vieille : vous n’avez qu’à donner votre consentement à la vente, je vais vous les compter. »

Le roi Beder, qui voyait que la vieille était habillée assez pauvrement, ne put s’imaginer qu’elle fût en état de trouver une si grosse somme. Pour éprouver si elle tiendrait le marché : « Donnez-moi l’argent, lui dit-il, la cavale est à vous. » Aussitôt la vieille détacha une bourse qu’elle avait autour de sa ceinture, et en la lui présentant : « Prenez la peine de descendre, lui dit-elle, que nous comptions si la somme y est. Au cas qu’elle n’y soit pas, j’aurai bientôt trouvé le reste, ma maison n’est pas loin. »

L’étonnement du roi Beder fut extrême quand il vit la bourse. « Bonne mère, reprit-il, ne voyez-vous pas que ce que je vous en ai dit n’est que pour rire ? Je vous répète que ma cavale n’est pas à vendre. »

Le vieillard qui avait été témoin de tout cet entretien, prit alors la parole. « Mon fils, dit-il au roi Beder, il faut que vous sachiez une chose, que je vois bien que vous ignorez : c’est qu’il n’est pas permis en cette ville de mentir en aucune manière, sous peine de mort. Ainsi vous ne pouvez vous dispenser de prendre l’argent de cette bonne femme et de lui livrer votre cavale, puisqu’elle vous en donne la somme que vous avez demandée. Vous ferez mieux de faire la chose sans bruit, que de vous exposer au malheur qui pourrait vous en arriver. »

Le roi Beder, bien affligé de s’être engagé dans cette méchante affaire avec tant d’inconsidération, mit pied à terre avec un grand regret. La vieille fut prompte à se saisir de la bride et à débrider la cavale, et encore plus à prendre dans la main de l’eau d’un ruisseau qui coulait au milieu de la rue, et à la jeter sur la cavale, avec ces paroles : « Ma fille, quittez cette forme étrangère et reprenez la vôtre ! » Le changement se fit en un moment, et le roi Beder, qui s’évanouit dès qu’il vit paraître la reine Labe devant lui, fût tombé par terre si le vieillard ne l’eût retenu.

La vieille, qui était mère de la reine Labe, et qui l’avait instruite de tous ses secrets de la magie, n’eut pas plutôt embrassé sa fille, pour lui témoigner sa joie, qu’en un instant elle fit paraître par un sifflement un génie hideux, d’une figure et d’une grandeur gigantesques. Le génie prit aussitôt le roi Beder sur une épaule, embrassa la vieille et la reine magicienne de l’autre, et les transporta en peu de moments au palais de la reine Labe, dans la Ville des Enchantements.

La reine magicienne en furie fit de grands reproches au roi Beder dès qu’elle fut de retour dans son palais. « Ingrat, lui dit-elle, c’est donc ainsi que ton indigne oncle et toi vous m’avez donné des marques de reconnaissance, après tout ce que j’ai fait pour vous ! Je vous en ferai sentir, à l’un et à l’autre, ce que vous méritez. » Elle ne lui en dit pas davantage ; mais elle prit de l’eau, et en la lui jetant au visage : « Sors de cette figure, dit-elle, et prends celle d’un vilain hibou ! » Ses paroles furent suivies de l’effet, et aussitôt elle commanda à une de ses femmes d’enfermer le hibou dans une cage, et de ne lui donner ni à boire ni à manger.

La femme emporta la cage, et sans avoir égard à l’ordre de la reine Labe, elle y mit de la mangeaille et de l’eau. Et cependant, comme elle était amie du vieillard Abdallah, elle envoya l’avertir secrètement de quelle manière la reine venait de traiter son neveu et de son dessein de les faire périr l’un et l’autre, afin qu’il donnât ordre à l’en empêcher et qu’il songeât à sa propre conservation.

Abdallah vit bien qu’il n’y avait pas de ménagement à prendre avec la reine Labe. Il ne fit que siffler d’une certaine manière, et aussitôt un grand génie à quatre ailes se fit voir devant lui et lui demanda pour quel sujet il l’avait appelé. « L’Éclair, lui dit-il (c’est ainsi que s’appelait ce génie), il s’agit de conserver la vie du roi Beder, fils de la reine Gulnare. Va au palais de la magicienne, et transporte incessamment à la capitale de la Perse la femme pleine de compassion à qui elle a donné la cage en garde, afin qu’elle informe la reine Gulnare du danger où est le roi son fils, et du besoin qu’il a de son secours ; prends garde de ne la pas épouvanter en te présentant devant elle, et dis-lui bien de ma part ce qu’elle doit faire. »

L’Éclair disparut, et passa en un instant au palais de la magicienne. Il instruisit la femme, il l’enleva dans l’air et la transporta à la capitale de Perse, où il la posa sur le toit en terrasse qui répondait à l’appartement de la reine Gulnare. La femme descendit par l’escalier qui y conduisait, et elle trouva la reine Gulnare et la reine Farasche, sa mère, qui s’entretenaient du triste sujet de leur affliction commune. Elle leur fit une profonde révérence, et par le récit qu’elle leur fit, elles connurent le besoin que le roi Beder avait d’être secouru promptement.

À cette nouvelle, la reine Gulnare fut dans un transport de joie, qu’elle marqua en se levant de sa place et en embrassant l’obligeante femme, pour lui témoigner combien elle lui était obligée du service qu’elle venait de lui rendre. Elle sortit aussitôt et commanda qu’on fît jouer les trompettes, les timbales et les tambours du palais, pour annoncer à toute la ville que le roi de Perse arriverait bientôt. Elle revint et trouva le roi Saleh, son frère, que la reine Farasche avait déjà fait venir par une certaine fumigation. « Mon frère, lui dit-elle, le roi votre neveu, mon cher fils, est dans la Ville des Enchantements, sous la puissance de la reine Labe. C’est à vous, c’est à moi, d’aller le délivrer ; il n’y a pas de temps à perdre. »

Le roi Saleh assembla une puissante armée des troupes de ses états marins, qui s’éleva bientôt de la mer. Il appela même à son secours les génies ses alliés, qui parurent avec une autre armée plus nombreuse que la sienne. Quand les deux armées furent jointes, il se mit à la tête avec la reine Farasche, la reine Gulnare et les princesses, qui voulurent avoir part dans l’action. Ils s’élevèrent dans l’air, et ils fondirent bientôt sur le palais et sur la Ville des Enchantements, où la reine magicienne, sa mère et tous les adorateurs du feu furent détruits en un clin d’œil.

La reine Gulnare s’était fait suivre par la femme de la reine Labe, qui était venue lui annoncer la nouvelle de l’enchantement et de l’emprisonnement du roi son fils, et elle lui avait recommandé de n’avoir pas d’autre soin dans la mêlée, que d’aller prendre la cage et de la lui apporter. Cet ordre fut exécuté comme elle l’avait souhaité : elle ouvrit la cage elle-même, elle tira le hibou dehors, et en jetant sur lui de l’eau qu’elle s’était fait apporter : « Mon cher fils, dit-elle, quittez cette figure étrangère et reprenez celle d’homme, qui est la vôtre ! »

Dans le moment la reine Gulnare ne vit plus le vilain hibou : elle vit le roi Beder, son fils. Elle l’embrassa aussitôt avec un excès de joie qu’elle n’était pas en état de dire par ses paroles, dans le transport où elle était ; ses larmes y suppléèrent d’une manière qui l’exprimait avec beaucoup de force. Elle ne pouvait se résoudre à le quitter, et il fallut que la reine Farasche le lui arrachât d’entre les bras pour l’embrasser à son tour. Après elle, il fut embrassé de même par le roi son oncle et par les princesses ses parentes.

Le premier soin de la reine Gulnare fut de faire chercher le vieillard Abdallah, à qui elle était obligée du recouvrement du roi de Perse. Dès qu’on le lui eut amené : « L’obligation que je vous ai, lui dit-elle, est si grande, qu’il n’y a rien que je ne sois prête à faire pour vous en marquer ma reconnaissance : faites connaître vous-même en quoi je le puis, vous serez satisfait. – Grande reine, reprit-il, si la dame que je vous ai envoyée veut bien consentir à la foi du mariage que je lui offre, et que le roi de Perse veuille bien me souffrir à sa cour, je consacre de bon cœur le reste de mes jours à son service. » La reine Gulnare se tourna aussitôt du côté de la dame, qui était présente, et comme la dame fit connaître par une honnête pudeur qu’elle n’avait pas de répugnance pour ce mariage, elle leur fit prendre la main l’un à l’autre, et le roi de Perse et elle prirent le soin de leur fortune.

Ce mariage donna lieu au roi de Perse de prendre la parole en l’adressant à la reine sa mère : « Madame, dit-il en souriant, je suis ravi du mariage que vous venez de faire : il en reste un auquel vous devriez bien songer. » La reine Gulnare ne comprit pas d’abord de quel mariage il entendait parler ; elle y pensa un moment, et dès qu’elle l’eut compris : « C’est du vôtre que vous voulez parler, reprit-elle ; j’y consens très-volontiers. » Elle regarda aussitôt les sujets marins du roi son frère et les génies qui étaient présents. « Partez, dit-elle, et parcourez tous les palais de la mer et de la terre, et venez nous donner avis de la princesse la plus belle et la plus digne du roi mon fils, que vous aurez remarqué.

« – Madame, reprit le roi Beder, il est inutile de prendre toute cette peine. Vous n’ignorez pas sans doute que j’ai donné mon cœur à la princesse de Samandal, sur le simple récit de sa beauté : je l’ai vue, et je ne me suis pas repenti du présent que je lui ai fait. En effet, il ne peut pas y avoir, ni sur la terre, ni sous les ondes, une princesse qu’on puisse lui comparer. Il est vrai que, sur la déclaration que je lui ai faite, elle m’a traité d’une manière qui eût pu éteindre la flamme de tout autre amant moins embrasé que moi de son amour ; mais elle est excusable, et elle ne pouvait me traiter moins rigoureusement après l’emprisonnement du roi son père, dont je ne laissais pas d’être la cause, quoique innocent. Peut-être que le roi de Samandal aura changé de sentiment, et qu’elle n’aura plus de répugnance à m’aimer et à me donner sa foi dès qu’il y aura consenti.

« – Mon fils, répliqua la reine Gulnare, s’il n’y a que la princesse Giauhare au monde capable de vous rendre heureux, ce n’est pas mon intention de m’opposer à votre union, s’il est possible qu’elle se fasse. Le roi votre oncle n’a qu’à faire venir le roi de Samandal, et nous aurons bientôt appris s’il est toujours aussi peu traitable qu’il l’a été. »

Quelque étroitement que le roi de Samandal eût été gardé jusqu’alors depuis sa captivité par les ordres du roi Saleh, il avait toujours été traité néanmoins avec beaucoup d’égards, et il s’était apprivoisé avec les officiers qui le gardaient. Le roi Saleh se fit apporter un réchaud avec du feu, et il y jeta une certaine composition en prononçant des paroles mystérieuses. Dès que la fumée commença à s’élever, le palais s’ébranla, et l’on vit bientôt paraître le roi de Samandal avec les officiers du roi qui l’accompagnaient. Le roi de Perse se jeta aussitôt à ses pieds, et en demeurant le genou en terre : « Sire, dit-il, ce n’est plus le roi Saleh qui demande à Votre Majesté l’honneur de son alliance pour le roi de Perse, c’est le roi de Perse lui-même qui la supplie de lui faire cette grâce. Je ne puis me persuader qu’elle veuille être la cause de la mort d’un roi qui ne peut plus vivre s’il ne vit avec l’aimable princesse Giauhare. »

Le roi de Samandal ne souffrit pas plus longtemps que le roi de Perse demeurât à ses pieds. Il l’embrassa, et en l’obligeant de se relever : « Sire, reprit-il, je serais bien fâché d’avoir contribué en rien à la mort d’un monarque si digne de vivre. S’il est vrai qu’une vie si précieuse ne puisse se conserver sans la possession de ma fille, vivez, sire, elle est à vous. Elle a toujours été très-soumise à ma volonté ; je ne crois pas qu’elle s’y oppose. » En achevant ces paroles, il chargea un de ses officiers, que le roi Saleh avait bien voulu qu’il eût auprès de lui, d’aller chercher la princesse Giauhare, et de l’amener incessamment.

La princesse Giauhare était toujours restée où le roi de Perse l’avait rencontrée ; l’officier l’y trouva, et on le vit bientôt de retour avec elle et ses femmes. Le roi de Samandal embrassa la princesse. « Ma fille, lui dit-il, je vous ai donné un époux ; c’est le roi de Perse, que voilà, le monarque le plus accompli qu’il y ait aujourd’hui dans tout l’univers. La préférence qu’il vous a donnée par-dessus toutes les autres princesses nous oblige, vous et moi, de lui en marquer notre reconnaissance.

« – Sire, reprit la princesse Giauhare, Votre Majesté sait bien que je n’ai jamais manqué à la déférence que je devais à tout ce qu’elle a exigé de mon obéissance. Je suis encore prête à obéir, et j’espère que le roi de Perse voudra bien oublier le mauvais traitement que je lui ai fait : je le crois assez équitable pour ne l’imputer qu’à la nécessité de mon devoir. »

« Les noces furent célébrées dans le palais de la Ville des Enchantements, avec une solennité d’autant plus grande, que tous les amants de la reine magicienne, qui avaient repris leur première forme au moment qu’elle avait cessé de vivre, et qui en étaient venus faire leurs remerciements au roi de Perse, à la reine Gulnare et au roi Saleh, y assistèrent. Ils étaient tous fils de rois, ou princes, ou d’une qualité très-distinguée.

Le roi Saleh, enfin, conduisit le roi de Samandal dans son royaume et le remit en possession de ses états. Le roi de Perse, au comble de ses désirs, partit et retourna à la capitale de Perse avec la reine Giauhare, la reine Gulnare, la reine Farasche et les princesses ; et la reine Farasche et les princesses y demeurèrent jusqu’à ce que le roi Saleh vint les prendre et les remena en son royaume sous les flots de la mer.

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