I

Littérature de décadence ! – Paroles vides que nous entendons souvent tomber, avec la sonorité d’un bâillement emphatique, de la bouche de ces sphinx sans énigme qui veillent devant les portes saintes de l’Esthétique classique. À chaque fois que l’irréfutable oracle retentit, on peut affirmer qu’il s’agit d’un ouvrage plus amusant que l’Iliade. Il est évidemment question d’un poëme ou d’un roman dont toutes les parties sont habilement disposées pour la surprise, dont le style est magnifiquement orné, où toutes les ressources du langage et de la prosodie sont utilisées par une main impeccable. Lorsque j’entends ronfler l’anathème, – qui, pour le dire en passant, tombe généralement sur quelque poëte préféré, – je suis toujours saisi de l’envie de répondre : Me prenez-vous pour un barbare comme vous, et me croyez-vous capable de me divertir aussi tristement que vous faites ? Des comparaisons grotesques s’agitent alors dans mon cerveau ; il me semble que deux femmes me sont présentées : l’une, matrone rustique, répugnante de santé et de vertu, sans allure et sans regard, bref, ne devant rien qu’à la simple nature ; l’autre, une de ces beautés qui dominent et oppriment le souvenir, unissant à son charme profond et originel toute l’éloquence de la toilette, maîtresse de sa démarche, consciente et reine d’elle-même, – une voix parlant comme un instrument bien accordé, et des regards chargés de pensée et n’en laissant couler que ce qu’ils veulent. Mon choix ne saurait être douteux, et cependant il y a des sphinx pédagogiques qui me reprocheraient de manquer à l’honneur classique. – Mais, pour laisser de côté les paraboles, je crois qu’il m’est permis de demander à ces hommes sages qu’ils comprennent bien toute la vanité, toute l’inutilité de leur sagesse. Le mot littérature de décadence implique qu’il y a une échelle de littératures, une vagissante, une puérile, une adolescente, etc. Ce terme, veux-je dire, suppose quelque chose de fatal et de providentiel, comme un décret inéluctable ; et il est tout à fait injuste de nous reprocher d’accomplir la loi mystérieuse. Tout ce que je puis comprendre dans la parole académique, c’est qu’il est honteux d’obéir à cette loi avec plaisir, et que nous sommes coupables de nous réjouir dans notre destinée. – Ce soleil qui, il y a quelques heures, écrasait toutes choses de sa lumière droite et blanche, va bientôt inonder l’horizon occidental de couleurs variées. Dans les jeux de ce soleil agonisant, certains esprits poétiques trouveront des délices nouvelles ; ils y découvriront des colonnades éblouissantes, des cascades de métal fondu, des paradis de feu, une splendeur triste, la volupté du regret, toutes les magies du rêve, tous les souvenirs de l’opium. Et le coucher du soleil leur apparaîtra en effet comme la merveilleuse allégorie d’une âme chargée de vie, qui descend derrière l’horizon avec une magnifique provision de pensées et de rêves.

Mais ce à quoi les professeurs jurés n’ont pas pensé, c’est que, dans le mouvement de la vie, telle complication, telle combinaison peut se présenter, tout à fait inattendue pour leur sagesse d’écoliers. Et alors leur langue insuffisante se trouve en défaut, comme dans le cas, – phénomène qui se multipliera peut-être avec des variantes, – où une nation commence par la décadence, et débute par où les autres finissent.

Que parmi les immenses colonies du siècle présent des littératures nouvelles se fassent, il s’y produira très-certainement des accidents spirituels d’une nature déroutante pour l’esprit de l’école. Jeune et vieille à la fois, l’Amérique bavarde et radote avec une volubilité étonnante. Qui pourrait compter ses poëtes ? Ils sont innombrables. Ses bas-bleus ? Ils encombrent les revues. Ses critiques ? Croyez qu’elle possède des pédants qui valent bien les nôtres pour rappeler sans cesse l’artiste à la beauté antique, pour questionner un poëte ou un romancier sur la moralité de son but et la qualité de ses intentions. Il y a là-bas comme ici, mais plus encore qu’ici, des littérateurs qui ne savent pas l’orthographe ; une activité puérile, inutile ; des compilateurs à foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et des critiques de critiques. Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans ce monde épris des perfectionnements matériels, – scandale d’un nouveau genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants, – dans cette société avide d’étonnements, amoureuse de la vie, mais surtout d’une vie pleine d’excitations, un homme a paru qui a été grand, non-seulement par sa subtilité métaphysique, par la beauté sinistre ou ravissante de ses conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non moins grand comme caricature. – Il faut que je m’explique avec quelque soin ; car récemment un critique imprudent se servait, pour dénigrer Edgar Poe et pour infirmer la sincérité de mon admiration, du mot jongleur que j’avais moi-même appliqué au noble poëte presque comme un éloge.

Du sein d’un monde goulu, affamé de matérialités, Poe s’est élancé dans les rêves. Étouffé qu’il était par l’atmosphère américaine, il a écrit en tête d’Eureka : « J’offre ce livre à ceux qui ont mis leur foi dans les rêves comme dans les seules réalités ! » Il fut donc une admirable protestation ; il la fut et il la fit à sa manière, in his own way. L’auteur qui, dans le Colloque entre Monos et Una, lâche à torrents son mépris et son dégoût sur la démocratie, le progrès et la civilisation, cet auteur est le même qui, pour enlever la crédulité, pour ravir la badauderie des siens, a le plus énergiquement posé la souveraineté humaine et le plus ingénieusement fabriqué les canards les plus flatteurs pour l’orgueil de l’homme moderne. Pris sous ce jour, Poe m’apparaît comme un ilote qui veut faire rougir son maître. Enfin, pour affirmer ma pensée d’une manière encore plus nette, Poe fut toujours grand, non-seulement dans ses conceptions nobles, mais encore comme farceur.

Share on Twitter Share on Facebook