XIII

Le courant d’air frais que produisait le mouvement rapide du char fit bientôt revenir Tahoser à la vie. Pressée et comme écrasée contre la poitrine du Pharaon par deux bras de granit, elle avait à peine la place d’un battement pour son cœur et sur sa gorge pantelante s’imprimaient les durs colliers d’émaux. Les chevaux, auxquels le roi rendait les rênes en se pendant vers le bord du char, se précipitaient avec furie ; les roues tourbillonnaient, les plaques d’airain sonnaient, les essieux enflammés fumaient. Tahoser, effarée, voyait vaguement, comme à travers un rêve, s’envoler à droite et à gauche des formes confuses de constructions, de masses d’arbres, de palais, de temples, de pylônes, d’ubélisques, de colosses rendus fantastiques et terribles par la nuit. Quelles pensées pouvaient traverser son esprit pendant cette course effrénée ?

Elle n’avait pas plus d’idées que la culombe palpitante aux serres du faucon qui l’emporte dans son aire ; une terreur muette la stupéfiait, glaçait son sang, suspendait ses facultés.

Ses membres flottaient inertes, sa volonté était dénouée comme ses muscles, et, si les bras du Pharaon ne l’eussent retenue, elle aurait glissé et se serait ployée au fond du char comme une étoffe qu’on abandonne. Deux fois elle crut sentir sur sa joue un souffle ardent et deux lèvres de flamme, elle n’essaya pas de détourner la tête ; l’épouvante chez elle avait tué la pudeur. A un heurt violent du char contre une pierre, un obscur instinct de conservation lui fit crisper les mains sur l’épaule du roi et se serrer contre lui, puis elle s’abandonna de nouveau et pesa de tout son poids bien léger, sur ce cercle de chair qui la meurtrissait.

L’attelage s’engagea dans un dromos de sphinx au bout duquel s’élevait un gigantesque pylône couronné d’une corniche où le globe emblématique déployait son envergure ; la nuit, déjà moins opaque, permit à la fille du prêtre de reconnaître le palais du roi. Alors le désespoir s’empara d’elle ; elle se débattit, elle essaya de se débarrasser de l’étreinte qui l’enlaçait, elle appuya ses mains frêles sur la dure poitrine du Pharaon, raidissant les bras, se renversant sur le bord du char. Efforts inutiles, lutte insensée ! son ravisseur souriant la ramenait d’une pression irrésistible et lente contre son cœur, comme s’il eût voulu l’y incruster ; elle se mit à crier, un baiser lui ferma la bouche.

Cependant les chevaux arrivèrent en trois ou quatre bonds devant le pylône, qu’ils traversèrent au galop, joyeux de rentrer à l’étable, et le char roula dans une immense cour.

Les serviteurs accoururent et se jetèrent à la tête des chevaux, dont les mors blanchissaient d’écume.

Tahoser promena autour d’elle ses regards effrayés ; de hauts murs de brique formaient une vaste enceinte où se dressait, au levant, un palais, au couchant, un temple entre deux vastes pièces d’eau, piscines des crocodiles sacrés. Les premiers rayons du soleil, dont le disque émergeait déjà derrière la chaîne arabique, jetaient une lueur rose sur le sommet des constructions, dont le reste baignait encore dans une ombre bleuâtre. Aucun espoir de fuite ; l’architecture, quoiqu’elle n’eût rien de sinistre, présentait un caractère de force inéluctable, de volonté sans réplique, de persistance éternelle ; un cataclysme cosmique seul eût pu ouvrir une issue dans ces murailles épaisses, à travers ces entassements de grès dur. Pour faire tomber ces pylônes composés de quartiers de montagnes, il eût fallu que la planète s’agitât sur ses bases ; l’incendie même n’eût fait que lécher de sa langue ces blocs indestructibles.

La pauvre Tahoser n’avait pas à sa disposition ces moyens violents, et force lui fut de se laisser emporter comme une enfant par le Pharaon, sauté à bas de son char.

Quatre hautes colonnes à chapiteaux de palmes formaient les propylées du palais où le roi pénétra, tenant toujours sur sa poitrine la fille de Pétamounoph. Quand il eut dépassé la porte, il posa délicatement son fardeau à terre, et, voyant Tahoser chanceler, il lui dit :

« Rassure-toi ; tu règnes sur Pharaon, et Pharaon règne sur le monde. » C’était la première parole qu’il lui adressait.

Si l’amour se décidait d’après la raison, certes, Tahoser eût dû préférer Pharaon à Poëri. Le roi était doué d’une beauté surhumaine : ses traits grands, purs, réguliers semblaient l’ouvrage du ciseau, et l’on n’eût pu y reprendre la moindre imperfection. L’habitude du pouvoir avait mis dans ses yeux cette lumière pénétrante qui fait reconnaître entre tous les divinités et les rois. Ses lèvres, dont un mot eût changé la face du monde et le sort des peuples, étaient d’un rouge pourpre comme du sang frais sur la lame d’un glaive et, quand il souriait, avaient cette grâce des choses terribles à laquelle rien ne résiste. Sa taille haute, bien proportionnée, majestueuse, offrait la noblesse de lignes qu’on admire dans les statues des temples ; et quand il apparaissait solennel et radieux, couvert d’or, d’émaux et de pierres précieuses, au milieu de la vapeur bleuâtre des amschirs il ne semblait pas faire partie de cette frêle race qui, génération par génération, tombe comme les feuilles et va s’étendre, engluée de bitume, dans les ténébreuses profondeurs des syringes.

Qu’était auprès de ce demi-dieu le chétif Poëri ? et pourtant Tahoser l’aimait. Les sages ont, depuis longtemps, renoncé à expliquer le cœur des femmes ; ils possèdent l’astronomie, l’astrologie, l’arithmétique ; ils connaissent le thème natal de l’univers, et peuvent dire le domicile des planètes au moment même de la création du monde. Ils sont sûrs qu’alors la Lune était dans le signe du Cancer, le Soleil dans le Lion, Mercure dans la Vierge, Vénus dans la Balance, Mars dans le Scorpion, Jupiter dans le Sagittaire, Saturne dans le Capricorne ; ils tracent sur le papyrus ou le granit le cours de l’océan céleste qui va d’orient en occident, ils ont compté les étoiles semées sur la robe bleue de la déesse Neith, et font voyager le soleil à l’hémisphère supérieur et à l’hémisphère inférieur, avec les douze baris diurnes et les douze bans nocturnes, sous la conduite du pilote hiéracocéphale et de Neb-Wa, la Dame de la barque ; ils savent qu’à la dernière moitié du mois de Tôbi, Orion influe sur l’oreille gauche et Sirius sur le cœur ; mais ils ignorent entièrement pourquoi une femme préfère un homme à un autre, un misérable lsraélite à un Pharaon illustre.

Après avoir traversé plusieurs salles avec Tahoser, qu’il guidait par la main, le roi s’assit sur un siège en forme de trône, dans une chambre splendidement décorée.

Au plafond bleu scintillaient des étoiles d’or, et contre les piliers qui supportaient la corniche s’adossaient des statues de rois coiffés du pschent, les jambes engagées dans le bloc et les bras croisés sur la poitrine, dont les yeux bordés de lignes noires regardaient dans la chambre avec une intensité effrayante.

Entre chaque pilier brûlait une lampe posée sur un socle, et les panneaux des murailles représentaient une sorte de défilé ethnographique. On y voyait figurées avec leurs physionomies spéciales et leurs costumes particuliers les nations des quatre parties du monde.

En tête de la série, guidée par Horus, le pasteur des peuples, marchait l’homme par excellence, l’Égyptien, le Rot-en-ne-rôme, à la physionomie douce, au nez légèrement aquilin, à la chevelure nattée, à la peau d’un rouge sombre, que faisait ressortir un pagne blanc. Ensuite venait le nègre ou Nahasi, avec sa peau noire, ses lèvres bouffies, ses pommettes saillantes, ses cheveux crépus ; puis l’Asiatique ou Namou, à couleur de chair tirant sur le jaune, à nez fortement aquilin, à barbe noire et fournie, aiguisée en pointe, vêtu d’une jupe bariolée, frangée de houppes ; puis l’Européen ou Tamhou, le plus sauvage de tous, différant des autres par son teint blanc, ses yeux bleus, sa barbe et sa chevelure rousses, une peau de bœuf non préparée jetée sur l’épaule, des tatouages aux bras et aux jambes.

Des scènes de guerre et de triomphe remplissaient les autres panneaux, et des inscriptions hiéroglyphiques en expliquaient le sens.

Au milieu de la chambre, sur une table que supportaient des captifs liés par les coudes, sculptés si habilement qu’ils paraissaient vivre et souffrir, s’épanouissait une énorme gerbe de fleurs dont les émanations suaves parfumaient l’atmosphère.

Ainsi, dans cette chambre magnifique qu’entouraient les effigies de ses aïeux, tout racontait et chantait la gloire du Pharaon. Les nations du monde marchaient derrière l’Égypte et reconnaissaient sa suprématie, et lui commandait à l’Égypte ; cependant la fille de Pétamounoph, loin d’être éblouie de cette splendeur, pensait au pavillon champêtre de Poëri, et surtout à la misérable hutte de boue et de paille du quartier des Hébreux, où elle avait laissé Ra’hel endormie, Ra’hel maintenant l’heureuse et seule épouse du jeune Hébreu.

Pharaon tenait le bout des doigts de Tahoser debout devant lui, et il fixait sur elle ses yeux de faucon, dont jamais les paupières ne palpitaient ; la jeune fille n’avait pour vêtement que la draperie substituée par Ra’hel à sa robe mouillée pendant la traversée du Nil ; mais sa beauté n’y perdait rien ; elle était là demi-nue, retenant d’une main la grossière étoffe qui glissait, et tout le haut de son corps charmant apparaissait dans sa blancheur dorée. Quand elle était parée, on pouvait regretter la place qu’occupaient ses gorgerins, ses bracelets et ses ceintures en or ou en pierres de couleur ; mais, à la voir privée ainsi de tout ornement, l’admiration se rassasiait ou plutôt s’exaltait.

Certes, beaucoup de femmes très belles étaient entrées dans le gynécée de Pharaon ; mais aucune n’était comparable à Tahoser, et les prunelles du roi dardaient des flammes si vives qu’elle fut obligée de baisser les yeux, n’en pouvant supporter l’éclat.

En son cœur Tahoser était orgueilleuse d’avoir excité l’amour de Pharaon : car quelle est la femme, si parfaite qu’elle soit, qui n’ait pas de vanité ? Pourtant elle eût préféré suivre au désert le jeune Hébreu. Le roi l’épouvantait, elle se sentait éblouie des splendeurs de sa face, et ses jambes se dérobaient sous elle. Pharaon, qui vit son trouble, la fit asseoir à ses pieds sur un coussin rouge brodé et orné de houppes.

« O Tahoser, dit-il en la baisant sur les cheveux, je t’aime.

Quand je t’ai vue du haut de mon palanquin de triomphe porté au-dessus du front des hommes par les oëris, un sentiment inconnu est entré dans mon âme. Moi, que les désirs préviennent, j’ai désiré quelque chose ; j’ai compris que je n’étais pas tout. Jusque-là j’avais vécu solitaire dans ma toute-puissance, au fond de mes gigantesques palais, entouré d’ombres souriantes qui se disaient des femmes et ne produisaient pas plus d’impression sur moi que les figures peintes des fresques. J’écoutais au loin bruire et se plaindre vaguement les nations sur la tête desquelles j’essuyais mes sandales ou que j’enlevais par leurs chevelures, comme me représentent les bas-reliefs symboliques des pylônes, et, dans ma poitrine froide et compacte comme celle d’un dieu de basalte, je n’entendais pas le battement de mon cœur. Il me semblait qu’il n’y eût pas sur terre un être pareil à moi et qui pût m’émouvoir ; en vain de mes expéditions chez les nations étrangères je ramenais des vierges choisies et des femmes célèbres dans leur pays à cause de leur beauté : je les jetais là comme des fleurs, après les avoir respirées un instant. Aucune ne me faisait naître l’idée de la revoir. Présentes, je les regardais à peine ; absentes, je les avais aussitôt oubliées. Twéa, Taïa, Amensé, Hont-Reché, que j’ai gardées par le dégoût d’en chercher d’autres qui m’eussent le lendemain été aussi indifférentes que celles-là, n’ont jamais été entre mes bras que des fantômes vains, que des formes parfumées et gracieuses, que des êtres d’une autre race, auxquels ma nature ne pouvait s’associer, pas plus que le léopard ne peut s’unir à la gazelle, l’habitant des airs à l’habitant des eaux ; et je pensais que, placé par les dieux en dehors et au-dessus des mortels, je ne devais partager ni leurs douleurs ni leurs joies. Un immense ennui, pareil à celui qu’éprouvent sans doute les momies qui, emmaillotées de bandelettes, attendent dans leurs cercueils, au fond des hypogées, que leur âme ait accompli le cercle des migrations, s’était emparé de moi sur mon trône, où souvent je restais les mains sur mes genoux comme un colosse de granit, songeant à l’impossible, à l’infini, à l’éternel. Bien des fois j’ai pensé à lever le voile d’Isis, au risque de tomber foudroyé aux pieds de la déesse. « Peut-être, me disais-je, cette figure mystérieuse est-elle la figure que je rêve, celle qui doit m’inspirer de l’amour. Si la terre me refuse le bonheur, « j’escaladerai le ciel... » Mais je t’ai aperçue ; j’ai éprouvé un sentiment bizarre et nouveau ; j’ai compris qu’il existait en dehors de moi un être nécessaire, impérieux, fatal dont je ne saurais me passer, et qui avait le pouvoir de me rendre malheureux. J’étais un roi, presque un dieu ; à Tahoser !

tu as fait de moi un homme ! » Jamais peut-être Pharaon n’avait prononcé un si long discours. Habituellement un mot, un geste, un clignement d’œil lui suffisaient pour manifester sa volonté, aussitôt devinée par mille regards attentifs, inquiets. L’exécution suivait sa pensée comme l’éclair suit la foudre. Pour Tahoser, il semblait avoir renoncé à sa majesté granitique ; il parlait, il s’expliquait comme un mortel.

Tahoser était en proie à un trouble singulier. Quoiqu’elle fût sensible à l’honneur d’avoir inspiré de l’amour au préféré de Phré, au favori d’Ammon-Ra, au conculcateur des peuples, à l’être effrayant, solennel et superbe, vers qui elle osait à peine lever les yeux, elle n’éprouvait pour lui aucune sympathie, et l’idée de lui appartenir lui inspirait une épouvante répulsive. A ce Pharaon qui avait enlevé son corps, elle ne pouvait donner son âme restée avec Poëri et Ra’hel, et, comme le roi paraissait attendre une réponse, elle dit :

« Comment se fait-il, à roi, que, parmi toutes les filles d’Égypte, ton regard soit tombé sur moi, que tant d’autres surpassent en beauté, en talents et en dons de toutes sortes ?

Comment au milieu des touffes de lotus blancs, bleus et roses, à la corolle ouverte, au parfum suave, as-tu choisi l’humble brin d’herbe que rien ne distingue ?

– Je l’ignore ; mais sache que toi seule existes au monde pour moi, et que je ferai les filles de roi tes servantes.

– Et si je ne t’aimais pas ? dit timidement Tahoser.

– Que m’importe ? si je t’aime, répondit Pharaon ; est-ce que les plus belles femmes de l’univers ne se sont pas couchées en travers de mon seuil, pleurant et gémissant, s’égratignant les joues, se meurtrissant le sein, s’arrachant les cheveux, et ne sont pas mortes implorant un regard d’amour qui n’est pas descendu ? La passion d’une autre n’a jamais fait palpiter ce cœur d’airain dans cette poitrine marmoréenne ; résiste-moi, hais-moi, tu n’en seras que plus charmante ; pour la première fois, ma volonté rencontrera un obstacle, et je saurai le vaincre.

– Et si j’en aimais un autre ? » continua Tahoser enhardie.

A cette supposition, les sourcils de Pharaon se contractèrent ; il mordit violemment sa lèvre inférieure, où ses dents laissèrent des marques blanches, et il serra jusqu’à lui faire mal les doigts de la jeune fille qu’il tenait toujours ; puis il se calma et dit d’une voix lente et profonde :

« Quand tu auras vécu dans ce palais, au milieu de ces splendeurs, entourée de l’atmosphère de mon amour, tu oublieras tout, comme oublie celui qui mange le népenthès.

Ta vie passée te semblera un rêve ; tes sentiments antérieurs s’évaporeront comme l’encens sur le charbon de l’amschir ; la femme aimée d’un roi ne se souvient plus des hommes.

Va, viens, accoutume-toi aux magnificences pharaoniques, puise à même mes trésors, fais couler l’or à flots, amoncelle les pierreries, commande, fais, défais, abaisse, élève, sois ma maîtresse, ma femme et ma reine. Je te donne l’Égypte avec ses prêtres, ses armées, ses laboureurs, son peuple innombrable, ses palais, ses temples, ses villes ; fripe-la comme un morceau de gaze ; je t’aurai d’autres royaumes, plus grands, plus beaux, plus riches. Si le monde ne te suffit pas, je conquerrai des planètes, je détrônerai des dieux. Tu es celle que j’aime. Tahoser, la fille de Pétamounoph, n’existe plus. »

XIV

Quand Ra’hel s’éveilla, elle fut surprise de ne pas trouver Tahoser à côté d’elle, et promena ses regards autour de la chambre, croyant que l’Égyptienne s’était déjà levée.

Accroupie dans un coin, Thamar, les bras croisés sur les genoux, la tête posée sur ses bras, oreiller osseux, dormait ou plutôt faisait semblant de dormir : car, à travers les mèches grises de sa chevelure en désordre qui ruisselaient jusqu’à terre, on eût pu entrevoir ses prunelles fauves comme celles d’un hibou, phosphorescentes de joie maligne et de méchanceté satisfaite.

« Thamar, s’écria Ra’hel, qu’est devenue Tahoser ? » La vieille, comme si elle se fût éveillée en sursaut à la voix de sa maîtresse, déplia lentement ses membres d’araignée, se dressa sur ses pieds, frotta à plusieurs reprises ses paupières bistrées avec le dos de sa main jaune plus sèche que celle d’une momie, et dit d’un air d’étonnement très bien joué :

« Est-ce qu’elle n’est plus là ?

– Non, répondit Ra’hel, et, si je ne voyais encore sa place creusée sur le lit à côté de la mienne, et pendue à cette cheville la robe qu’elle a quittée, je croirais que les bizarres événements de cette nuit n’étaient que les illusions d’un rêve. » Quoiqu’elle sût parfaitement à quoi s’en tenir sur la disparition de Tahoser, Thamar souleva un bout de draperie tendu à l’angle de la chambre, comme si l’Égyptienne eût pu se cacher derrière ; elle ouvrit la porte de la cabane, et, debout sur le seuil, explora minutieusement du regard les environs, puis, se retournant vers l’intérieur, elle fit à sa maîtresse un signe négatif.

« C’est étrange, dit Ra’hel pensive.

– Maîtresse, dit la vieille en se rapprochant de la belle Israélite avec des façons doucereuses et câlines, tu sais que cette étrangère m’avait déplu.

– Tout le monde te déplaît, Thamar, répondit Ra’hel en souriant.

– Excepté toi, maîtresse, dit la vieille en portant à ses lèvres la main de la jeune femme.

– Oh ! je le sais, tu m’es dévouée.

– Je n’ai jamais eu d’enfants, et parfois je me figure que je suis ta mère.

– Bonne Thamar ! dit Ra’hel attendrie.

– Avais-je tort, continua Thamar, de trouver son apparition étrange ? sa disparition l’explique. Elle se disait Tahoser, fille de Pétamounoph ; ce n’était qu’un démon ayant pris cette forme pour séduire et tenter un enfant d’lsraël.

As-tu vu comme elle s’est troublée lorsque Poëri a parlé contre les idoles de pierre, de bois et de métal ; et comme elle a eu de la peine à prononcer ces paroles : « Je tâcherai de croire à ton Dieu. » On eût dit que le mot lui brûlait les lèvres comme un charbon.

– Ses larmes qui tombaient sur mon cœur étaient bien de vraies larmes, des larmes de femme, dit Ra’hel.

– Les crocodiles pleurent quand ils veulent, et les hyènes rient pour attirer leur proie, continua la vieille ; les mauvais esprits qui rôdent la nuit parmi les pierres et les ruines savent bien des ruses et jouent tous les rôles.

– Ainsi, selon toi, cette pauvre Tahoser n’était qu’un fantôme animé par l’enfer ?

– Assurément, répondit Thamar ; est-il vraisemblable que la fille du grand prêtre Pétamounoph se soit éprise de Poëri, et l’ait préféré à Pharaon, qu’on prétend amoureux d’elle ? »

Ra’hel, qui ne mettait personne au monde au-dessus de Poëri, ne trouvait pas la chose si invraisemblable.

« Si elle l’aimait autant qu’elle le disait, pourquoi s’est elle sauvée lorsque, avec ton consentement, il l’admettait comme seconde épouse ? C’est la condition de renoncer aux faux dieux et d’adorer Jéhovah qui a mis en fuite ce diable déguisé.

– En tout cas, dit Ra’hel, ce démon avait la voix bien douce et les yeux bien tendres. » Au fond Ra’hel n’était peut-être pas très mécontente de la disparition de Tahoser. Elle gardait tout entier le cœur dont elle avait bien voulu céder la moitié, et la gloire du sacrifice lui restait.

Sous prétexte d’aller aux provisions, Thamar sortit et se dirigea vers le palais du roi, dont sa cupidité n’avait pas oublié la promesse ; elle s’était munie d’un grand sac de toile grise pour le remplir d’or.

Quand elle se présenta à la porte du palais, les soldats ne la battirent plus comme la première fois ; elle avait déjà du crédit, et l’oëris de garde la fit entrer tout de suite.

Timopht la conduisit au Pharaon.

Lorsqu’il aperçut l’immonde vieille qui rampait vers son trône comme un insecte à moitié écrasé, le roi se souvint de sa promesse et donna ordre qu’on ouvrît une des chambres de granit à la Juive, et qu’on l’y laissât prendre autant d’or qu’elle en pourrait porter.

Timopht, en qui Pharaon avait confiance et qui connaissait le secret de la serrure, ouvrit la porte de pierre.

L’immense tas d’or étincela sous un rayon de soleil ; mais l’éclair du métal ne fut pas plus brillant que le regard de la vieille ; ses prunelles jaunirent et scintillèrent étrangement.

Après quelques minutes de contemplation éblouie, elle releva les manches de sa tunique rapiécée, mit à nu ses bras secs dont les muscles saillaient comme des cordes, et que plissaient à la saignée d’innombrables rides ; puis elle ouvrit et referma ses doigts recourbés, pareils à des serres de griffon, et se lança sur l’amas de sicles d’or avec une avidité farouche et bestiale.

Elle se plongeait dans les lingots jusqu’aux épaules, les brassait, les agitait, les roulait, les faisait sauter ; ses lèvres tremblaient, ses narines se dilataient, et sur son échine convulsive couraient des frissons nerveux. Enivrée, folle, secouée de trépidations et de rires spasmodiques, elle jetait des poignées d’or dans son sac en disant :

« Encore ! encore ! encore ! » tant qu’il fut bientôt plein jusqu’à l’ouverture.

Timopht, que le spectacle amusait, la laissait faire, n’imaginant pas que ce spectre décharné pût remuer ce poids énorme ; mais Thamar lia d’une corde le sommet de son sac et, à la grande surprise de l’Égyptien, le chargea sur son dos. L’avarice prêtait à cette carcasse délabrée des forces inconnues : tous les muscles, tous les nerfs, toutes les fibres des bras, du cou, des épaules, tendus à rompre, soutenaient une masse de métal qui eût fait plier le plus robuste porteur de la race Nahasi ; le iront penché comme celui d’un bœuf quand le soc de la charrue a rencontré une pierre, Thamar, dont les jambes titubaient, sortit du palais, se heurtant aux murs, marchant presque à quatre pattes, car souvent elle envoyait ses mains à terre pour ne pas être écrasée sous le poids ; mais enfin elle sortit, et la charge d’or lui appartenait légitimement.

Haletante, épuisée, couverte de sueur, le dos meurtri, les doigts coupés, elle s’assit à la porte du palais sur son bienheureux sac, et jamais siège ne lui parut plus moelleux.

Au bout de quelque temps elle aperçut deux Israélites qui passaient avec une civière, revenant de porter quelque fardeau ; elle les appela, et, en leur promettant une bonne récompense, elle les détermina à se charger du sac et à la suivre.

Les deux lsraélites, que Thamar précédait, s’engagèrent dans les rues de Thèbes, arrivèrent aux terrains vagues, mamelonnés de cahutes en boue, et déposèrent le sac dans l’une d’elles. Thamar leur donna, quoique en rechignant, la récompense promise.

Cependant Tahuser avait été installée dans un appartement splendide, un appartement royal, aussi beau que celui de Pharaon. D’élégantes colonnes à chapiteaux de lotus soutenaient le plafond étoilé, qu’encadrait une corniche à palmettes bleues peintes sur un vernis d’or ; des panneaux lilas tendre, avec des filets verts terminés par des boutons de fleurs, dessinaient leurs symétries sur les murailles. Une fine natte recouvrait les dalles ; des canapés incrustés de plaquettes de métal alternant avec des émaux, et garnis d’étoffes à fond noir semé de cercles rouges, des fauteuils à pieds de lion, dont le coussin débordait sur le dossier, des escabeaux formés de cols de cygne enlacés, des piles de carreaux en cuir pourpre et gonflés de barbe de chardon, des sièges où l’on pouvait s’asseoir deux, des tables de bois précieux que soutenaient des statues de captifs asiatiques composaient l’ameublement.

Sur des socles richement sculptés posaient de grands vases et de larges cratères d’or, d’un prix inestimable, dont le travail l’emportait sur la matière. L’un d’eux, effilé à la base, était soutenu par deux têtes de chevaux s’encapuchonnant sous leur harnais à frange. Deux tiges de lotus retombant avec grâce par-dessus deux rosaces formaient les anses :

des ibex hérissaient le couvercle de leurs oreilles et de leurs cornes, et sur la panse couraient, parmi des hampes de papyrus, des gazelles poursuivies.

Un autre, non moins curieux, avait pour couvercle une tête monstrueuse de Typhon, coiffée de palmes et grimaçant entre deux vipères ; ses flancs étaient ornés de feuilles et de zones denticulées.

L’un des cratères, qu’élevaient en l’air deux personnages mitrés, vêtus de robes à larges bordures, qui d’une main soutenaient l’anse, et, de l’autre, le pied, étonnait par sa dimension énorme, par la valeur et le fini de ses ornements.

L’autre, plus simple et plus pur de forme peut-être, s’évasait gracieusement, et des chacals, posant leurs pattes sur son bord comme pour y boire, lui dessinaient des anses avec leur corps svelte et souple.

Des miroirs de métal entouré de figures difformes, comme pour donner à la beauté qui s’y regardait le plaisir du contraste, des coffres en bois de cèdre ou de sycomore ornementés et peints, des coffrets en terre émaillée, des buires d’albâtre, d’onyx et de verre, des boîtes d’aromates témoignaient de la magnificence de Pharaon à l’endroit de Tahoser.

Avec les choses précieuses que contenait cette chambre on eût pu payer la rançon d’un royaume.

Assise sur un siège d’ivoire, Tahoser regardait les étoffes et les bijoux que lui montraient de jeunes filles nues éparpillant les richesses contenues dans les coffres.

Tahoser sortait du bain, et les huiles aromatiques dont on l’avait frottée assouplissaient encore la pulpe moelleuse et fine de sa peau. Sa chair prenait des transparences d’agate et la lumière semblait la traverser ; elle était d’une beauté surhumaine, et, quand elle fixa sur le métal bruni du miroir ses yeux avivés d’antimoine, elle ne put s’empêcher de sourire à son image.

Une large robe de gaze enveloppait son beau corps sans le cacher, et pour tout ornement elle portait un collier composé de cœurs en lapis-lazuli, surmontés de croix et suspendus à un fil de perles d’or.

Pharaon parut sur le seuil de la salle ; une vipère d’or ceignait son épaisse chevelure, et une calasiris, dont les plis ramenés par-devant formaient la pointe, lui entourait le corps de la ceinture aux genoux. Un seul gorgerin cerclait son cou aux muscles invaincus.

En apercevant le roi, Tahoser voulut se lever de son siège et se prosterner ; mais Pharaon vint à elle, la releva et la fit asseoir.

« Ne t’humilie pas ainsi, Tahoser, lui dit-il d’une voix douce ; je veux que tu sois mon égale ; il m’ennuie d’être seul dans l’univers ; quoique je sois tout-puissant et que je t’aie en ma possession, j’attendrai que tu m’aimes comme si je n’étais qu’un homme. Écarte toute crainte ; sois une femme avec ses volontés, ses sympathies, ses antipathies, ses caprices ; je n’en ai jamais vu ; mais si ton cœur parle enfin pour moi, pour que je le sache, tends-moi, quand j’entrerai dans ta chambre, la fleur de lotus de ta coiffure. » Quoi qu’il fit pour l’empêcher, Tahoser se précipita aux genoux du Pharaon et laissa tomber une larme sur ses pieds nus.

« Pourquoi mon âme est-elle à Poëri ? » se disait-elle en reprenant sa place sur son siège d’ivoire.

Timopht, mettant une main à terre et l’autre sur sa tête, pénétra dans la chambre :

« Roi, dit-il, un personnage mystérieux demande à te parler. Sa barbe immense descend jusqu’à son ventre ; des cornes luisantes bossellent son front dénudé, et ses yeux brillent comme des flammes. Une puissance inconnue le précède, car tous les gardes s’écartent et toutes les portes s’ouvrent devant lui. Ce qu’il dit, il faut le faire, et je suis venu à toi au milieu de tes plaisirs, dût la mort punir mon audace.

– Comment s’appelle-t-il ? dit le roi.

Timopht répondit ; « Mosché. »

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