À Sainte-Beuve.

Ce vendredi, 21 septembre [1832]. Les Roches.

Je vous écris bien vite quelques lignes, mon ami. Quelqu’un part en ce moment pour Paris et se charge de cette lettre pour vous. Quand on met une lettre à la poste à Bièvre, elle met trois ou quatre jours pour arriver à Paris. Je crois, vraiment, qu’elle passe par Marseille.

Nous sommes ici dans la plus grande paix qui se puisse imaginer. Nous avons des arbres et de la verdure mêlée à ce beau ciel de septembre sur notre tête. C’est tout au plus si je fais quelques vers. Je vous assure que le mieux ici est de se laisser vivre. C’est une vallée pleine de paresse. Votre lettre pourtant m’a fait regretter Paris. Si j’avais été à Paris, nous aurions dîné ensemble dans quelque cabaret, et vous m’auriez lu votre article sur Lamartine. Vous savez combien j’aime Lamartine, et combien je vous aime. Vous êtes pour moi deux poëtes égaux, deux admirables poëtes du cœur, de l’âme et de la vie. Jugez combien je suis impatient de voir l’un analysé par l’autre. J’attends avidement la Revue du 1 er octobre. C’est une chose singulière que vous m’ayez amené à désirer un journal au milieu de toutes ces belles prairies.

M. Bertin a invité l’abbé de Lamennais et Montalembert à dîner aux Roches. Ils viendront dimanche. Ils trouveront ici d’assez médiocres catholiques, mais de vrais et sincères amis de tout génie et de toute vertu.

Adieu, mon cher ami. Je n’ai pas encore besoin de votre bonne présence au Roi s’amuse. Comptez que j’userai de vous comme vous useriez de moi. Le premier bonheur de la terre, c’est de rendre des services à un ami ; le second, c’est d’en recevoir.

Adieu. Je vous serre tendrement les mains.

Victor.

Nous nous portons tous à merveille. Ma femme fait deux lieues à pied

tous les jours et engraisse visiblement.

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