Presque aussitôt, la stupéfaction fit place au dépit, et je m’en pris au domestique :
« Il est fou, ton maître… Fou à lier !… Aller à Saint-Pétersbourg, revenir ici et passer la nuit à courir dehors, sans rime ni raison !… Je l’ai obligé à me suivre jusqu’à la maison : arrivé à la barrière… pfuit ! plus personne !… Envolé !… Il choisit bien son temps pour aller traîner dehors ! »
« Pourquoi as-tu lâché sa main ? » me tançai-je intérieurement.
Simon me regardait sans rien dire, de l’air de quelqu’un qui voudrait bien répondre et ne l’ose pas : cela était bien d’un domestique d’alors.
« À quelle heure est-il parti ? demandai-je rudement.
— À six heures du matin.
— Avait-il l’air triste, préoccupé ? »
Simon baissa les yeux.
« Not’maître est compliqué, proféra-t-il ; enfin… Pas moyen de le comprendre… Avant de partir, il m’a demandé son nouvel uniforme et puis il s’est frisé.
— Il s’est frisé ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Ben, il s’est frisé les cheveux. J’y avons préparé le fer. »
Je vous avouerai que c’était bien la dernière chose à laquelle je me serais attendu.
« Connais-tu une jeune fille, une amie de ton maître, qui s’appelle Marie ?
— Bien sûr… Une bien brave fille.
— Ton maître est amoureux d’elle, n’est-ce pas, et… enfin tu vois ce que je veux dire… »
Il poussa un soupir.
« Elle le perdra, j’vous le dis. Rapport qu’il l’aime et n’ose pas l’épouser… Pas plus qu’il n’ose l’abandonner… Faut croire qu’y n’a pas le caractère. P’t-être aussi qu’il l’aime trop.
— Est-elle vraiment… belle ? » m’informai-je, incapable de refréner ma curiosité.
Simon devint grave.
« Les maîtres les aiment quand elles sont comme ça.
— Et à ton goût ?
— Ben non, nous autres, ça ne nous plaît pas.
— Pourquoi cela ?
— Trop maigre.
— Si elle était morte, crois-tu que ton maître lui aurait survécu ? »
Il soupira de nouveau.
« J’saurions pas vous le dire… C’est l’affaire de nôt’maître… Un drôle d’homme…, et compliqué avec ça ! »
Je pris l’enveloppe que m’avait confiée Teglev, la soupesai… Elle était adressée à « Son Excellence M. le commandant de batterie, colonel et chevalier » ; suivaient le nom, le prénom et le nom patronymique. Le coin supérieur portait la mention « important » deux fois soulignée.
« Écoute-moi, Simon, j’ai peur pour ton maître. Il me semble qu’il a de mauvaises idées en tête. Il faut absolument que nous le retrouvions.
— Bien, monsieur.
— Le brouillard est tellement épais que l’on ne distingue rien à deux pas devant soi, mais cela ne doit pas nous arrêter. Nous allons emporter des lanternes et allumer une bougie à chaque fenêtre, à tout hasard…
— Bien, monsieur. »
Simon alluma les lanternes et les bougies, et nous nous mîmes en route.