Elle n’en avait pas l’habitude, mais pour cette fois, comme Justin son homme en était, elle ne refusa pas. Elle eut même beaucoup de plaisir parce qu’on l’attifa d’une de ces drôles de robes, à longs voiles bleus, avec des machins blancs au bout des manches, ce qui lui donna, tout de suite, un air de gouvernante anglaise. Seulement, son fessard, ce qu’il serrait là-dedans !
Elle comprise, ils étaient cinq : Justin, son homme, François l’Allumette, Kiki le Boiteux, Gros Jules. D’Artagnan avait promis de venir. Au dernier moment, il envoya sa môme : qu’il était malade. Tant mieux, elle ne l’aimait pas celui-là. Ils partirent aussitôt. Il s’agissait d’aller loin, à l’autre bout de Londres, où sont les maisons tranquilles, avec un jardin sur le devant, et des feuillages, tout plein, le long des façades.
Comme de juste, ils ne marchèrent pas en groupe. Gros Jules fila devant avec les sacs : les autres, les mains vides et les poches si plates qu’on n’aurait pas su dire ce qu’elles portaient. À cause de son carnaval, Zonzon dut marcher seule. Ils se rejoignirent d’ailleurs plus loin, dans le même omnibus, mais sans se reconnaître. Même que Zonzon faillit gâter tout, tant elle les fit pouffer, avec ses mines d’Anglaise dégoûtée de se trouver avec des gens de leur sorte.
Aussitôt arrivés, ils redevinrent sérieux. Il leur restait une demi-heure ; ils ne firent pas comme ces maladroits qui se dénoncent en rôdant, par les rues, avant l’ouvrage. Ils savaient ce qu’ils voulaient. Ils avaient tout prévu. Ils s’étaient entendus avec Louis-le-Cocher, un ancien copain, dont la voiture passerait les prendre la demie après une, pas plus tôt, pas plus tard. En attendant, ils se dispersèrent, les hommes, par deux, dans des tavernes, Zonzon de nouveau seule et à la rue. Le temps lui parut long : les gens avaient l’air de se dire :
– Que fait donc, si tard, cette gouvernante ?
À minuit, ils se retrouvèrent. Ils avaient une heure et demie, juste le compte. Tout se passa comme ils l’avaient prévu. La maison était vide. On n’entendit pas de chien. Grâce à leurs serrures de sûreté, les portes s’ouvrirent, pour ainsi dire, d’elles-mêmes.
Eux là-dedans, Zonzon dut veiller au dehors. On lui avait expliqué : elle n’avait qu’à se promener, voir si personne n’arrivait et, au besoin, comme une domestique qui se dépêche, sonner une fois s’il venait un agent, deux fois pour deux agents, tout un carillon, s’il en survenait plusieurs. Le reste, filer ou se défendre, ça regardait les hommes.
Elle eut tout le temps de se dire :
– Merde, merde, ce que je m’emmerde !
Dans ces rues, passé minuit, il ne passe jamais personne. Il ne passe qu’un type ; elle crut un instant en tirer son profit pour s’occuper : c’eût été drôle, mais ce n’était pas le moment.
La demie après une, en même temps que s’amenait la voiture, un gros sac silencieux sortit sur un dos d’homme, puis un deuxième, puis encore deux : chacun avec le sien. Après il en vint un cinquième qu’ils durent traîner à quatre tant il était lourd. Ils avaient calculé juste : les tiroirs s’étaient gentiment ouverts, l’argenterie se trouvait en place et, pour le coffre-fort, il n’avait pas fait plus de manière qu’il ne sied à un honnête coffre-fort de bourgeois.
Les femmes, ça n’est jamais sérieux : pour que ce fût tout à fait chic, Louis avait attelé sa plus belle voiture et mis sa livrée de gala. Les colis en place, ils allaient s’embarquer, quand Zonzon, dont les doigts s’étaient enragés à ne rien faire, voulut de toute force faire quelque chose. Elle dit :
– Zut ! je vas sonner à l’agent.
Ils pensaient à la retenir qu’elle filait déjà. Elle tira un gros coup ; puis un autre, puis tout un carillon, et avec tant de force que des fenêtres auraient pu s’ouvrir.
Quand même, grâce aux chevaux, on détala à point. Avant le jour, ils étaient au cercle pour se partager les ballots. En plus de sa part, Zonzon reçut, en cadeau, un lot de chemises que Justin avait réservées pour elle. Ils furent tous d’accord : malgré la sonnette, elle leur avait rendu un fameux service.
Ce jour-là, tant il était content, son homme, au dodo, lui apprit quelque chose qu’elle n’avait jamais su.
Cela n’avait aucun rapport : ils appelèrent cela : « Sonner à l’agent. »