II

Ces rites ressortissent à un type très différent de ceux que nous avons précédemment constitués. Ce n’est pas à dire que l’on ne puisse trouver entre les uns et les autres des ressemblances importantes que nous aurons à noter ; mais les différences sont peut-être plus apparentes. Au lieu de danses joyeuses, de chants, de représentations dramatiques qui distraient et qui détendent les esprits, ce sont des pleurs, des gémissements, en un mot, les manifestations les plus variées de la tristesse angoissée et d’une sorte de pitié mutuelle, qui tiennent toute la scène. Sans doute, il y a également, au cours de l’Intichiuma, des effusions de sang ; mais ce sont des oblations faites dans un mouvement de pieux enthousiasme. Si les gestes se ressemblent, les sentiments qu’ils expriment sont différents et même opposés. De même, les rites ascétiques impliquent bien des privations, des abstinences, des mutilations, mais qui doivent être supportées avec une fermeté impassible et une sorte de sérénité. Ici, au contraire, l’abattement, les cris, les pleurs sont de règle. L’ascète se torture pour attester, à ses yeux et aux yeux de ses semblables, qu’il est au-dessus de la souffrance. Dans le deuil, on se fait du mal pour prouver que l’on souffre. On reconnaît à tous ces signes les traits caractéristiques des rites piaculaires.

Comment donc s’expliquent-ils ?

Un premier fait est constant : c’est que le deuil n’est pas l’expression spontanée d’émotions individuelles

D’où vient cette obligation ?

Ethnographes et sociologues se sont généralement contentés de la réponse que les indigènes eux-mêmes font à cette question. On dit que le mort veut être pleuré, qu’en lui refusant le tribut de regrets auxquels il a droit, on l’offense, et que le seul moyen de prévenir sa colère est de se conformer à ses volontés

Mais cette explication mythologique ne fait que modifier les termes du problème, sans le résoudre ; car encore faudrait-il savoir pourquoi le mort réclame impérativement le deuil. On dira qu’il est dans la nature de l’homme de vouloir être plaint et regretté. Mais expliquer par ce sentiment l’appareil complexe de rites qui constitue le deuil, c’est prêter à l’Australien des exigences affectives dont le civilisé lui-même ne fait pas preuve. Admettons — ce qui n’est pas évident a priori — que l’idée de n’être pas oublié trop vite soit naturellement douce à l’homme qui pense à l’avenir. Il resterait à établir qu’elle a jamais tenu assez de place dans le cœur des vivants pour qu’on ait pu raisonnablement attribuer aux morts une mentalité qui procéderait presque tout entière de cette préoccupation. Surtout, il paraît invraisemblable qu’un tel sentiment ait pu obséder et passionner à ce point des hommes qui ne sont guère habitués à penser au-delà de l’heure présente. Loin que le désir de se survivre dans la mémoire de ceux qui restent en vie doive être considéré comme l’origine du deuil, on en vient bien plutôt à se demander si ce ne serait pas le deuil lui-même qui, une fois institué, aurait éveillé l’idée et le goût des regrets posthumes.

L’interprétation classique apparaît comme plus insoutenable encore quand on sait ce qui constitue le deuil primitif. Il n’est pas fait simplement de pieux regrets accordés à celui qui n’est plus, mais de dures abstinences et de cruels sacrifices. Le rite n’exige pas seulement qu’on pense mélancoliquement au défunt, mais qu’on se frappe, qu’on se meurtrisse, qu’on se lacère, qu’on se brûle. Nous avons même vu que les gens en deuil mettent à se torturer un tel emportement que, parfois, ils ne survivent pas à leurs blessures. Quelle raison le mort a-t-il de leur imposer ces supplices ? Une telle cruauté dénote de sa part autre chose que le désir de n’être pas oublié. Pour qu’il trouve du plaisir à voir souffrir les siens, il faut qu’il les haïsse, qu’il soit avide de leur sang. Cette férocité paraîtra, sans doute, naturelle à ceux pour qui tout esprit est nécessairement une puissance malfaisante et redoutée. Mais nous savons qu’il y a des esprits de toute sorte ; comment se fait-il que l’âme du mort soit nécessairement un esprit mauvais ? Tant que l’homme est en vie, il aime ses parents, il échange avec eux des services. N’est-il pas étrange que son âme, aussitôt qu’elle est libérée du corps, se dépouille instantanément de ses sentiments anciens pour devenir un génie méchant et tourmenteur ? C’est pourtant une règle générale que le mort continue la personnalité du vivant, qu’il a le même caractère, les mêmes haines et les mêmes affections. Il s’en faut donc que la métamorphose se comprenne d’elle-même. Il est vrai que les indigènes l’admettent implicitement, quand ils expliquent le rite par les exigences du mort ; mais il s’agit précisément de savoir d’où leur est venue cette conception. Bien loin qu’elle puisse être regardée comme un truisme, elle est aussi obscure que le rite lui-même et, par suite, elle ne peut suffire à en rendre compte.

Enfin, alors même qu’on aurait trouvé les raisons de cette surprenante transformation, il resterait à expliquer pourquoi elle n’est que temporaire. Car elle ne dure pas au-delà du deuil ; une fois les rites accomplis, le mort redevient ce qu’il était de son vivant, un parent affectueux et dévoué. Il met au service des siens les pouvoirs nouveaux qu’il tient de sa nouvelle condition

Ces explications mythiques expriment l’idée que l’indigène se fait du rite, non le rite lui-même. Nous pouvons donc les écarter pour nous mettre en face de la réalité qu’elles traduisent, mais en la défigurant. Si le deuil diffère des autres formes du culte positif, il est un côté par où il leur ressemble : lui aussi est fait de cérémonies collectives qui déterminent, chez ceux qui y participent, un état d’effervescence. Les sentiments surexcités sont différents ; mais la surexcitation est la même. Il est donc présumable que l’explication des rites joyeux est susceptible de s’appliquer aux rites tristes, à condition que les termes en soient transportés.

Quand un individu meurt, le groupe familial auquel il appartient se sent amoindri et, pour réagir contre cet amoindrissement, il s’assemble. Un commun malheur a les mêmes effets que l’approche d’un événement heureux : il avive les sentiments collectifs qui, par suite, inclinent les individus à se rechercher et à se rapprocher. Nous avons même vu ce besoin de concentration s’affirmer parfois avec une énergie particulière : on s’embrasse, on s’enlace, on se serre le plus possible les uns contre les autres. Mais l’état affectif dans lequel se trouve alors le groupe reflète les circonstances qu’il traverse. Non seulement les proches le plus directement atteints apportent à l’assemblée leur douleur personnelle, mais la société exerce sur ses membres une pression morale pour qu’ils mettent leurs sentiments en harmonie avec la situation. Permettre qu’ils restent indifférents au coup qui la frappe et la diminue, ce serait proclamer qu’elle ne tient pas dans leurs cœurs la place à laquelle elle a droit ; ce serait la nier elle-même. Une famille qui tolère qu’un des siens puisse mourir sans être pleuré témoigne par là qu’elle manque d’unité morale et de cohésion : elle abdique ; elle renonce à être. De son côté, l’individu, quand il est fermement attaché à la société dont il fait partie, se sent moralement tenu de participer à ses tristesses et à ses joies ; s’en désintéresser, ce serait rompre les liens qui l’unissent à la collectivité ; ce serait renoncer à la vouloir, et se contredire. Si le chrétien, pendant les fêtes commémoratives de la Passion, si le juif, au jour anniversaire de la chute de Jérusalem, jeûnent et se mortifient, ce n’est pas pour donner cours à une tristesse spontanément éprouvée. Dans ces circonstances, l’état intérieur du croyant est hors de proportions avec les dures abstinences auxquelles il se soumet. S’il est triste, c’est, avant tout, parce qu’il s’astreint à être triste et il s’y astreint pour affirmer sa foi. L’attitude de l’Australien pendant le deuil s’explique de la même manière. S’il pleure, s’il gémit, ce n’est pas simplement pour traduire un chagrin individuel ; c’est pour remplir un devoir au sentiment duquel la société ambiante ne manque pas de le rappeler à l’occasion.

On sait d’autre part comment les sentiments humains s’intensifient quand ils s’affirment collectivement. La tristesse, comme la joie, s’exalte, s’amplifie en se répercutant de conscience en conscience et vient, par suite, s’exprimer au-dehors sous forme de mouvements exubérants et violents. Ce n’est plus l’agitation joyeuse que nous observions naguère ; ce sont des cris, des hurlements de douleur. Chacun est entraîné par tous ; il se produit comme une panique de tristesse. Quand la douleur en arrive à ce degré d’intensité, il s’y mêle une sorte de colère et d’exaspération. On éprouve le besoin de briser, de détruire quelque chose. On s’en prend à soi-même ou aux autres. On se frappe, on se blesse, on se brûle, ou bien on se jette sur autrui pour le frapper, le blesser et le brûler. Ainsi s’est établi l’usage de se livrer, pendant le deuil, à de véritables orgies de tortures. Il nous paraît très vraisemblable que la vendetta et la chasse aux têtes n’ont pas d’autre origine. Si tout décès est attribué à quelque sortilège magique et si, pour cette raison, on croit que le mort doit être vengé, c’est qu’on éprouve le besoin de trouver, à tout prix, une victime sur laquelle puissent se décharger la douleur et la colère collectives. Cette victime, on va naturellement la chercher au-dehors ; car un étranger est un sujet minoris resistentiae ; comme il n’est pas protégé par les sentiments de sympathie qui s’attachent à un parent ou à un voisin, il n’y a rien en lui qui repousse et neutralise les sentiments mauvais et destructifs que la mort a éveillés. C’est, sans doute, pour la même raison que la femme sert, plus souvent que l’homme, d’objet passif aux rites les plus cruels du deuil ; parce qu’elle a une moindre valeur sociale, elle est plus directement désignée pour l’office de bouc émissaire.

On voit que cette explication du deuil fait complètement abstraction de la notion d’âme ou d’esprit. Les seules forces qui sont réellement en jeu sont de nature tout impersonnelle : ce sont les émotions que soulève dans le groupe la mort d’un de ses membres. Mais le primitif ignore le mécanisme psychique d’où résultent toutes ces pratiques. Quand donc il essaie de s’en rendre compte, il est obligé de s’en forger une tout autre explication. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il est tenu de se mortifier douloureusement. Comme toute obligation éveille l’idée d’une volonté qui oblige, il cherche autour de lui d’où peut provenir la contrainte qu’il subit. Or, il est une puissance morale dont la réalité lui paraît certaine et qui semble tout indiquée pour ce rôle : c’est l’âme que la mort a mise en liberté. Car, qui peut s’intéresser plus qu’elle aux contrecoups que sa propre mort peut avoir sur les vivants ? On imagine donc que, si ces derniers s’infligent un traitement contre nature, c’est pour se conformer à ses exigences. C’est ainsi que l’idée d’âme a dû intervenir après coup dans la mythologie du deuil. D’autre part, comme on lui prête, à ce titre, des exigences inhumaines, il faut bien supposer qu’en quittant le corps qu’elle animait, elle a dépouillé tout sentiment humain. Ainsi s’explique la métamorphose qui fait du parent d’hier un ennemi redouté. Cette transformation n’est pas à l’origine du deuil ; c’en est plutôt la conséquence. Elle traduit le changement qui est survenu dans l’état affectif du groupe : on ne pleure pas le mort parce qu’on le craint ; on le craint parce qu’on le pleure.

Mais ce changement de l’état affectif ne peut être que temporaire ; car les cérémonies du deuil, en même temps qu’elles en résultent, y mettent un terme. Elles neutralisent peu à peu les causes mêmes qui leur ont donné naissance. Ce qui est à l’origine du deuil, c’est l’impression d’affaiblissement que ressent le groupe quand il perd un de ses membres. Mais cette impression même a pour effet de rapprocher les individus les uns des autres, de les mettre plus étroitement en rapports, de les associer dans un même état d’âme, et, de tout cela, se dégage une sensation de réconfort qui compense l’affaiblissement initial. Puisqu’on pleure en commun, c’est qu’on tient toujours les uns aux autres et que la collectivité, en dépit du coup qui l’a frappée, n’est pas entamée. Sans doute, on ne met alors en commun que des émotions tristes ; mais communier dans la tristesse, c’est encore communier, et toute communion des consciences, sous quelques espèces qu’elle se fasse, rehausse la vitalité sociale. La violence exceptionnelle des manifestations par lesquelles s’exprime nécessairement et obligatoirement la douleur commune atteste même que la société est, à ce moment, plus vivante et plus agissante que jamais. En fait, quand le sentiment social est froissé douloureusement, il réagit avec plus de force qu’à l’ordinaire : on ne tient jamais autant à sa famille que quand elle vient d’être éprouvée. Ce surcroît d’énergie efface d’autant plus complètement les effets du désemparement qui s’était produit à l’origine, et ainsi se dissipe la sensation de froid que la mort apporte partout avec elle. Le groupe sent que les forces lui reviennent progressivement ; il se reprend à espérer et à vivre. On sort du deuil et on en sort grâce au deuil lui-même. Mais, puisque l’idée qu’on se fait de l’âme reflète l’état moral de la société, cette idée doit changer quand cet état change. Quand on était dans la période d’abattement et d’angoisse, on se représentait l’âme sous les traits d’un être malfaisant, tout occupé à persécuter les hommes. Maintenant qu’on se sent de nouveau en confiance et en sécurité, on doit admettre qu’elle a repris sa nature première et ses premiers sentiments de tendresse et de solidarité. Ainsi peut s’expliquer la manière très différente dont elle est conçue aux différents moments de son existence

Non seulement les rites du deuil déterminent certains des caractères secondaires qui sont attribués à l’âme, mais ils ne sont peut-être pas étrangers à l’idée qu’elle survit au corps. Pour pouvoir comprendre les pratiques auxquelles il se soumet à la mort d’un parent, l’homme est obligé de croire qu’elles ne sont pas indifférentes au défunt. Les effusions de sang qui se pratiquent si largement pendant le deuil sont de véritables sacrifices offerts au mort

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